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Régis Debray en Nain Grognon

3 min
À retrouver dans l'émission

Le président Mao a dit… : « En général, les idées justes, ce sont celles qui réussissent ». La preuve que ce marxiste-léniniste déclaré était un pragmatique méconnu et peut-être même un libéral qui s’ignorait – comme la suite de l’histoire chinoise l’a d’ailleurs confirmé.

Et voilà pourquoi, vous, Régis Debray, vous n’avez jamais été maoïste. C’est qu’à la différence du Grand Timonier, vous êtes porté à juger qu’au contraire, les idées justes, hé bien, elles sont en général destinées à échouer . D’où la sympathie que vous portez aux perdants magnifiques, aux nobles défaites, aux grands idéaux fracassés, aux grands témoins de grandes époques disparues.

D’ailleurs, en absolu désabusé, vous êtes porté à juger qu’elles n’étaient peut-être pas si justes qu’il paraissait, les idées justes, pas si bonnes les causes . Mais qu’importe. Votre morale, comme votre esthétique, vous commandent de tenir debout dans une époque où, c’est vrai, il est plutôt conseillé de ramper. Or, vous le dites, à qui veut se tenir debout, il faut une ligne d’horizon, une étoile du berger, une direction vers où marcher . Quelle qu’elle soit. A celui qui rampe, n’apercevant sous son nez que la crête des herbes, un tel idéal est inutile. Il n’éprouve nul besoin de « voir le paysage ». On peut ajouter que les hommes debout peuvent éventuellement marcher ensemble . Tandis qu’on rampe chacun pour soi vers nulle part. « On en profite », comme on dit à la télé.

Qu’est-ce qui vous a rendu si morose, tellement persuadé d’être à contre-courant ? Comment êtes-vous devenu l’avocat d’élection des bonnes causes perdues ? Est-ce d’avoir vu constamment les hommes de pouvoir que vous avez servis trahir les idées qu’ils vous avaient paru incarner ? Vous n’êtes pourtant pas un naïf et revendiquez assez légitimement la vertu de clairvoyance.

Pour entrer dans les détails de l’histoire, on a l’impression que vous ne vous êtes jamais remis du « tournant de la rigueur » de 1983 . Vous aviez la conviction que la politique commandait à l’économie, l’Etat à la société, que la gauche incarnait la République et la vertu. Et vous en voulez à votre famille de s’être laissé contaminer par l’air du temps.

La gauche, en effet, a lâché le culte républicain pour s’adapter à l’individualisme émancipé . Elle a troqué le social pour le sociétal. Et de déplorer le temps où les fonctionnaires avaient le sens de l’Etat les élèves respectaient les maîtres et le savoir les citoyens formaient un peuple les ouvriers amélioraient leur sort par la lutte solidaire.

Mais parmi toutes ces justes et bonnes causes, dont vous déplorez l’inexorable défaite, celle qui vous touche au plus près, c’est la grande littérature, le grand style qui allait avec, qu’ont remplacé de nos jours, dites-vous, la « communication » et le « culturel ». D’où cette série de portraits et de critiques, intitulés Modernes Catacombes .

A travers vos sympathies (Chateaubriand, Breton, Sartre, Julien Gracq, Romain Gary, Semprun, etc.) et vos antipathies (les petits maîtres, les rois de l’époque, les philosophes récupérés par l’institution), se dessine un portrait en creux de l’auteur – qui prétend, pourtant redouter la tentation autobiographique. Et l’on retrouve le désabusé bougon, le spectateur sceptique de sa propre vie qu’on avait beaucoup apprécié dans Loués soient nos seigneurs, ce livre que vous n’aimez pas trop vous-même. Mais à force de vitupérer l’époque – que vous scrutez pourtant avec la clairvoyance détachée du médiologue - , on a le sentiment que vous en êtes arrivé à ne pas trop aimer non plus ce qu’elle a fait de vous aussi . Car nul ne peut prétendre échapper à son temps et vous lui appartenez, comme les copains…

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