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Rolling Stones et Britishness

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Il est difficile vraiment de parler des Rolling Stones sans commencer par parler de soi. Par bonheur, les gens de ma génération peuvent égrener le chapelet de leurs souvenirs en s’appuyant sur des titres de chansons et non sur des sites tragiques de boucheries guerrières. Mieux vaut relier la mémoire de son premier flirt un peu poussé à A whiter shade of pale plutôt qu’au départ pour Dien Bien Phu ou les Aurès. Est-ce parce que ce genre d’horreur nous aura été épargné que nous avons tant aimé cracher dans la soupe ?

Je suis tombé amoureux des Rolling Stones durant l’été 1964 , après avoir vu quelques minutes qui leur étaient consacrées lors d’un reportage moqueur à la télévision française. Bien sûr, on les y opposait aux Beatles, pour suggérer qu’on avait trouvé, là-bas, encore pire. A la rentrée, je m’offrais le 45 tours « Carol », « Can I get a witness », bien conscient d’avoir d’un coup laissé derrière moi tous les petits minets du lycée, mes rivaux. Ça me paraissait affuté comme un couteau, impitoyable, plein de morgue juvénile et lancé à toute allure comme une machine que rien ne pourrait jamais interrompre.

Ignorant tout des bluesman électriques de Chicago , j’étais incapable de repérer l’emprunt et la métamorphose imposée aux classiques de Muddy Waters, Elmore James, ou Jimmy Reed. Après, je n’ai rien manqué jusqu’à Exile On Main Street. Mais dès 65, les murs de ma chambre ont commencé à s’orner de leurs photos : groupés et arrogants, sans un sourire devant des murs de briques, nonchalants et maniérés, moqueurs et machos, conscients de lancer au monde adulte un défi tranquille. Gourmettes pendant négligemment sur le haut de la main, cols anglais arrondis de Brian Jones, pantalons taille basse de Jagger, serrés aux chevilles…

Les Rolling Stones de ma jeunesse avaient tous les attraits des fruits défendus . D’abord, ils vivaient dans ce paradis, le swinging London, quand on s’ennuyait ferme, avec Richard Antony et Claude François, dans ma banlieue est. D’après Salut les Copains, les filles, là-bas, portaient toutes des mini-jupes et des collants de couleur. Des milliers de mods survoltés filaient à travers les nuits sur des scooters décorés de rangées de rétroviseurs, à l’heure où chez moi, les autobus avaient cessé depuis longtemps de desservir la Porte de Vincennes.

Les Stones n’appartenaient pas vraiment à la scène mods, comme les Who, les Kinks ou les Small Faces. Mais leur rock’n roll attitude, mélange de préciosité à la Oscar Wilde et de vulgarité de Teddy Boy, avait, comme celui des mods, le parfum exact de la Britishness. Comme chez les personnages d’Evelyn Waugh, il affichaient cette frivolité d’aristocrate voyous , ce sentiment inné de sa propre supériorité, qui se traduit par un esthétisme amoral et se conforte de toute sorte d’extravagances, soit coûteuses, soit dangereuses. Ce mépris du jugement d’autrui, cette apparente indifférence devant tout réel attachement par lequel Jane Austen définissait le « vrai style anglais », ils le possédaient jusqu’au bout de leurs bottines en daim. Nous vivons selon nos propres codes de comportement, sur nous tout glisse.

Très vite, les Français, qui aiment tirer des phrases de ce qu’ils comprennent à moitié , se sont emparés des Rolling Stones pour en faire de la littérature. L’un des meilleurs précurseurs du genre fut Jean-Jacques Schul , qui leur écrivit, en 1972, un livre mal fagoté, « Rose poussière » dans lequel on pouvat lire : « A. Le regard. Il n’y a nulle intensité, simplement une prodigieuse indifférence (impassiblement non hiérarchisé : tout se vaut)… Les groupes anglais sont surtout des groupes. Ils ne sont des musiciens qu’accessoirement… Ils préludent aux groupes armés. »

Dans les années 70, les Stones sont progressivement devenus moins intéressants . Après Exile on main street, ils sont tombés dans l’auto-parodie. Et d’ailleurs, c’était à Paris, d’abord, à New York, bientôt, que la scène-jeunesse s’était déplacée. A Londres, débarquaient des petits jeunes gens tout hérissés, qui demandaient pourquoi les Stones, avec leur gros rock graisseux, étaient encore en vie : les punks .

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