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Sciences sociales et culture de l’excuse

4 min
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Oui, nous avons besoin de comprendre ce qui se passe dans la tête des massacreurs. Non, ils ne doivent pas être compris au point d'être excusés de leurs crimes.

Après la nouvelle vague d’attentats islamistes commis dans notre pays en novembre dernier, le premier ministre, Manuel Valls, qui adore s’inviter dans le débat intellectuel, a mis en cause – je cite - « ceux qui cherchent des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé ». Samedi soir, invité d’une émission de variété sur France 2, le premier ministre a justifié sa critique de la culture de l’excuse, en expliquant qu’une approche du terrorisme par les causalités classiquement convoquées – inégalités, discriminations, sentiment d’injustice - risquait de faire peser un soupçon injuste envers tous ceux qui peuvent légitimement l’invoquer, mais qui, bienheureusement, ne se muent pas en tueurs de masse.

Ces sorties de Manuel Valls ont provoqué la levée de boucliers de certaines écoles de sociologie, qui se sont probablement senties visées par ses propos. Rares ont été, si on en croit Libération, les sociologues revendiquant franchement cette « culture de l’excuse ». La plupart se réfugient derrière la neutralité axiologique de leur discipline, afin de justifier une recherche des causes, qui passe nécessairement par la compréhension et la contextualisation mais, arguent-ils, expliquer ne signifie pas justifier.

J’ai déjà cité cette sentence de Wilhelm Dilthey qui, pour distinguer les méthodes des sciences dures de celles des sciences humaines, disait : « La nature, on l’explique la vie de l’âme, on la comprend . » Comprendre implique, en effet, une part d’empathie qui peut légitimement être utilisée même lorsqu’on a affaire à des criminels de guerre. On ne vient à bout de ses ennemis qu’en sachant à qui on a affaire. Mais c’est admettre aussi que les sciences humaines comportent une part de subjectivité , une perméabilité aux idées du lieu et du moment qui font qu’on ne peut pas tenir leurs résultats pour des vérités du même ordre que celles que procurent les sciences exactes.

Mais on s’étonnera, à ce propos, de voir certains penseurs, habitués à « déconstruire » les prétentions à la scientificité chez les autres , qu’ils accusent de véhiculer, malgré eux des idéologies, se réfugier, lorsqu’ils sont eux-mêmes mis en question, dans le mythe de la pure scientificité, objective et désintéressée.

On relèvera que certains de ces éminents spécialistes assument assez crânement cette culture de l’excuse au nom de leurs idéaux personnels. Ainsi Geoffroy de Lagasnerie, toujours dans Libération : « Je pense qu’il faut récupérer le mot d’excuse. On cède trop facilement aux offensives de la pensée réactionnaire ou conservatrice. Excuser, c’est un beau programme de gauche. » Et le même auteur d’en appeler à la création d’une irresponsabilité pénale pour causes sociales, sur le même de celle qui existe déjà en raison de troubles psychiatriques.

Risquera-t-on le point Godwin, en demandant si les exécuteurs SS des camps d’extermination, eux aussi , victimes d’injustice sociale et d’un fort sentiment d’humiliation nationale, du fait du Traité de Versailles, auraient pu bénéficier de cette irresponsabilité-là ?

Autrement plus éclairante, me paraît être l’étude sur la sélection des bourreaux génocidaires, d’un historien, Didier Epelbaum, sous le titre « Des hommes vraiment ordinaires ?». Ce ne sont pas n’importe quels hommes qui furent recrutés pour accomplir les exécutions de masse et les génocides du XX° siècle. Le profil qu’il décrit est très probablement celui des jeunes hommes qui, au nom de Daesch, massacrent, torturent, mettent en esclavage et violent aujourd’hui en Irak, en Syrie, en Libye et ailleurs.

Dans une tribune publiée par Le Monde, l’historien des idées Paul Berman avait montré combien les « causes sociales » censées expliquer le djihadisme se contredisaient les unes les autres. Idem des explications, mettant en cause la mémoire du colonialisme, et les fautes présentes de l’Occident, éternel coupable. En Grande-Bretagne, on met en cause le communautarisme, en France son absence. En Irak, l’invasion américaine, en Syrie, la non-intervention américaine au sol. Les discriminations, qui sont invoquées pour expliquer les attentats en France valent-elles pour ceux commis en Indonésie ? Au Burkina-Faso ? Au Nigéria ? « L’islamophobie » porte-t-elle une responsabilité dans les attentats commis en Afghanistan ? En Irak ? « Il y a autant de « causes profondes » du terrorisme qu’il y a d’experts en sciences sociales. Et elles disent tout et son contraire », écrivait Berman.

Qu’importe. Ce qu’on demande aux sciences humaines, c’est qu’elles ne contribuent pas à nous désarmer, face à des tueurs déterminés, en faisant de nos sociétés, victimes, les vraies coupables des coups qui les frappent. Et de se souvenir de ce que disait l’un des plus grands sociologues des religions, Ernst Troeltsch : celles-ci comportent des croyances qui prétendent à un noyau de vérité irréductible aux études rationnelles qui prétendent en rendre compte. C'est particulièrement vrai en ce qui concerne le djihadisme.

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