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Se débarrasser du totalitarisme ou du mal lui-même ?

4 min
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« La chute de l’Empire communiste est un évènement dont l’importance historique égale celle de l’Empire romain », écrivait Vaclav Havel en 1993 dans la New York Review of Books. « Construire un monde nouveau sur les décombres du communisme », poursuivait l’intellectuel dissident devenu président de la République tchèque, « voilà une entreprise qui sera peut-être aussi longue et compliquée que le fut, en son temps, la constitution d’une Europe chrétienne, après les grandes invasions. » A lire Svetlana Alexievitch, on comprend que le soviétisme était bien plus qu’une idéologie. C’était, comme l’écrivait déjà le dissident polonais Leopold Tyrmand dans les années 60, une « civilisation » une manière de vivre. Une des grandes énigmes du XX° siècle, c’est la soudaineté de sa disparition, comme le relevait François Furet.

Pour Havel, qui considérait le communisme comme « le principal cauchemar du monde démocratique », il n’y avait certes pas lieu à manifester à l’endroit de cette disparition une quelconque nostalgie. Par contre, annonçait-il, en subissant un dégel d’une rapidité extraordinaire, les nations qui avaient subi cette dictature n’en sortiraient pas indemnes. Car le système totalitaire avait pour effet denier la variété, la différence individuelle, les spécificités historiques nationales, de refouler la spontanéité sociale , sous le béton d’une uniformité mastoc. Celle dont témoigne l’architecture réaliste-socialiste. A la chute du communisme, prévoyait Vaclav Havel, ce « voile de ressemblance » était destiné à se déchirer brutalement. Et toute la gamme des identités refoulées ferait brusquement retour.

Dans la mesure où le communisme avait, disait-il, « mis l’histoire au point mort », celle-ci risquait de redémarrer, en Europe, sur les chapeaux de roue, agitée par des forces trop longtemps contenues. Et des « milliers de problèmes », mis sous le boisseau, allaient ressurgir, appelant des solutions dans l’urgence. Et Havel de conclure son article par un appel à ne plus jamais céder à « l’esprit de Munich », cette « incapacité à reconnaître à temps l’émergence du mal et à l’empêcher d’atteindre des proportions monstrueuses », tant qu’on en a encore les moyens…

Vaclav Havel
Vaclav Havel Crédits : Havel - Radio France

Significativement, Joseph Brodsky , poète russe qui allait bientôt recevoir le Prix Nobel de littérature, comme vous-même, Svetlana Alexievitch, éprouva le besoin de répondre publiquement à l’article du président Havel. D’un ex-dissident à un autre ex-dissident, le ton pouvait se faire incisif. Or Brodsky accusait Havel de s’être aligné sur les « cow-boys des démocraties occidentales » de s’être trop aisément débarrassé des questions morales posées par le comportement des gens en pays totalitaire , et de considérer trop légèrement le communisme que comme un alien, imposé de l’extérieur. Car cela permet aux rares opposants à avoir oser défier le système de se parer du titre de juste.

Et d’inviter le président tchèque à assumer la part de méchanceté qui existe dans l’humanité en tant que telle – c’est le sens du « péché originel » selon Brodsky -, plutôt que d’imaginer qu’on peut se débarrasser du mal, en liquidant un système politique et social, aussi pervers soit-il.

S’adressant à un homme aussi peu enclin à la complaisance et au manichéisme que l’ancien dissident tchèque, c’était une invitation superflue. Néanmoins, nous devrions toujours garder en mémoire l’idée autrefois ramassée en un titre de chapitre par le philosophe Bertrand Russell : The fallacy of the superior virtue of the oppressed (titre du chapitre 5 des Unpopular Essays). L’erreur qui consiste à croire dans la supériorité morale spontanée des opprimés. Certes, il faut être solidaire du combat des exploités et des persécutés, mais éviter de les parer de toutes les vertus. On s’épargne ainsi bien des déconvenues, le jour où ils ont triomphé et installé leur propre pouvoir…

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