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Séduction à la française

3 min
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Nous marchions de concert dans une de ces ruelles d’Oxford que les brouillards d’automne rendent mélancoliques. Je m’étais rapproché de Robert, aujourd’hui un expert reconnu du Moyen Orient à Washington, parce que, comme moi, il avait passé l’âge des études il prenait une année sabbatique dans la vieille Europe, afin de mettre à jour ses théories, de faire subir un examen de pertinence à ses grilles d’analyse. « Brice », me dit-il soudain à brûle-pourpoint, en s’arrêtant sous un lampadaire victorien, « mais comment, comment, diable font-ils, dans ce pays, pour se reproduire ? »

J’ai compris bien plus tard qu’il me prenait à partie en tant que Français, et donc expert présumé en questions sexuelles. Mister Lonelyheart répond à toutes vos questions. Mais que répondre à celle-ci : « Mais comment diable font-ils, dans ce pays, pour se reproduire ? »

Peut-être mon ami Robert s’était-il fait éconduire, dans l’après-midi, par quelque étudiante imprudemment invitée à dîner au réfectoire monacal de son college. Je n’ai pas osé le lui demander. Mais j’ai réagi en lui confessant l’extrême déception que j’avais éprouvée moi-même, lors de ma première sortie au pub, en bande, lorsque, invité par un couple d’Australiens, un samedi soir, pour une virée en centre-ville, j’avais eu la surprise de voir les filles et les garçons se séparer dès le départ. Je fus encore plus éberlué de constater qu’arrivés au Eagle and Child, les filles s’étaient emparées d’une table alors que les garçons en occupaient une autre. Le reste de la soirée s’était passé en beuveries parallèles, ponctuées de rares échanges entre les deux tables. Je perdis vite tout intérêt pour une conversation dont l’admiration possible des filles n’était pas l’enjeu. J’étais stupéfait et, l’avouerais-je, profondément déçu. Voilà une manière de s’éviter entre sexes opposés, une forme d’apartheid sexuel, qui est inconcevable dans nos pays latins .

Depuis, j’ai vu, dans d’autres pays, comme la Suède, de semblables tablées de filles entre elles. Le pire est qu’elles semblaient se satisfaire de cette situation. Mais chaque fois, j’en ai ressenti la même mélancolique frustration.

Et c’est ainsi que, malgré moi, je me suis découvert très français – au moins sur le plan sexuel.

C’est connu, nous sommes bizarres, nous les Français, nous aimons séduire . Contrairement aux Américains, aux Américaines surtout, qui voient dans tout geste de galanterie, dans tout innocent compliment une grossière invitation à partager dare-dare sa couche. Dans les pays d’ancienne culture protestante, on est convié à se comporter comme si la différence des sexes n’existait pas, comme si l’autre ne devait jamais se savoir objet de désir. Nos relations à nous sont érotisées. Et cela fait partie de notre culture. En vertu de l'écologie culturelle que prône l'époque, il faut donc le respecter. Toutes les cultures se valent, disent-ils. Hé bien j'ai le droit de conserver la mienne.

Du coup, les meilleures analyses de notre fameuse exception érotique sont les femmes anglo-saxonnes qui ont vécu par chez nous assez longtemps pour avoir compris que notre libertinage ne comportait aucun « mépris » de l’autre, que nous n’étions pas des violeurs et plus étrange encore que nos compagnes se prêtent avec plaisir aux jeux de la séduction. Récemment, une correspondante à Paris du New York Times, Elaine Sciolino a fait un tabac dans son pays avec un livre How the French play the game of life. Elle y relève ce fait révélateur : en français, le mot séduction est associé au charme, à l’élégance, aux plaisirs raffinés que peut offrir la vie. En anglais, il a gardé les connotations négatives qu’il avait dans notre langue classique : corrompre, tromper, leurrer, piéger.

Pourquoi séduire a-t-il pour synonymes charmer, plaire, en français, et corrompre, piéger, tromper, en anglais ?

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