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Séries télé : de l'intime à la paranoïa

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Ca devait arriver : à force de vouloir plonger dans la psychologie de ses héros, le genre télévisuel de la série avait fini par accoucher d’un héros psychothérapeute . Et je ne le savais pas. Dans En analyse , Paul Weston – joué par le grand Gabriel Byrne – incarne un psy à l’écoute de cinq patients, tandis que nous découvrons comment sa propre vie privée est en train de partir en vrille. Cette série a été créée il y a déjà pas mal d’années en Israël, par Hagai Levi, avec le fils de Moshe Dayan, Assaf, dans le rôle du psy, puis adaptée pour le public américain sous le titre In treatment et diffusée en France entre 2008 et 2011. Hagai Levi , qui donne une passionnante interview, ce mois-ci dans la revue Positif, a reçu le Golden Globe de la meilleure série pour The Affai r, diffusé chez nous par Canal Séries. Là encore, il s’agit de pénétrer dans la vie affective la plus secrète de deux personnages, deux amants adultérins, interrogés parallèlement par des policiers qui les soupçonnent d’être mêlés à un crime.

J’ai repensé à ce qu’écrivait François Jost dans son excellent petit livre intitulé « De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ? » (Editions du CNRS). « L’intimité , écrit-il, apparaît bien comme le fil secret qui, depuis des années, relie les séries les unes aux autres, par-delà la différence des thèmes et des milieux qu’elles décrivent. » Il a raison, Jost. Ce qu’ont en commun nombre de ces séries qui nous captivent pourrait bien tenir, en effet, à une fascination pour les mystérieux méandres du psychisme, doublée d’une promesse de dévoilemen t. Evidemment, ce sont les fictions policières qui se prêtent le mieux à ce jeu du détricotage progressif d’un secret caché sous plusieurs couches de dissimulation.

Et il est significatif que leurs héros soient aux antipodes des personnages de flics impulsifs et violents du cinéma d’autrefois. Oublié, l’inspecteur Harry ! On a vu se multiplier les « profilers », les « mediums » et autres « mentalists ». Des enquêteurs d’un nouveau genre, que leurs scénaristes ont doté d’un don de lecture dans les pensées d’autrui. La série The Inside était sous-titrée en français « dans la tête des tueurs ».

« Toutes ces histoires poursuivent le même but : entrer dans la tête de l’autre , savoir ce qu’il sait, comprendre ce qu’il sent, voir ce qu’il voit, (…) être invisible pour observer les autres (…) est aussi celui du roman depuis Balzac. » Elles s’appuient, poursuit Jost, – je cite – « sur une conception philosophique déjà ancienne selon laquelle le paraître n’est pas l’être et qu’il faut savoir lire celui-ci pour accéder au second. »

Je me demande si ce tropisme contemporain n’est pas à mettre en parallèle avec l’atmosphère paranoïaque qui imprègne d’une manière étrange les cultures de masse, en ce début de XXI° siècle, à travers la planète tout entière. Des séries comme Homeland , Rubicon , ou The Americans – sans aller jusqu’au vieil X Files , sont basés sur l’idée qu’on ne cesse de nous mentir.

Beaucoup trop de gens ont le sentiment d’être manipulés depuis des centres de pouvoir occulte s : le « groupe de Bilderberg », nouvelle incarnation du « complot des sages de Sion ». Le chroniqueur de France Inter Thomas Legrand dénonçait récemment – je cite – une « house-of-cardisation ambiante ». Il voulait parler de la manière dont le débat politique est pollué par une lecture en termes de stratégie de communication et de pure quête du pouvoir, alors que les politiques ont aussi des convictions et qu’ils sont éventuellement porteurs de vrais projets… Et il concluait que cette manie décrypteuse ne pouvait que renforcer in fine les porteurs d’une vision complotiste et paranoïaque. Les séries sont devenues les fictions les plus révélatrices de notre air du temps. Celui-ci serait-il à la paranoïa collective ?

La fuite des masses devant la réalité est une condamnation du monde dans lequel elles sont contraintes de vivre et ne peuvent subsister, puisque la coïncidence [le hasard] en est [sont] devenue[s] la loi suprême, et que les êtres humains ont besoin de transformer constamment les conditions chaotiques et accidentelles en un schéma d'une relative cohérence.

Hannah Arendt : Le système totalitaire, p 79

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