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Sivens : qui doit décider en démocratie ?

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Nul, s’il est raisonnable, n’aurait souhaité être à la place de Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, lorsqu’elle a accueilli dans son ministère, les élus du Tarn, à peu près unanimes à désirer la poursuite des travaux entamés à Sivens, de même que les représentants locaux des agriculteurs, ceux de l’Etat, qui les ont approuvés et les militants associatifs qui sont prêts à tout pour conserver en l’état cette « zone à défendre ». Les commentateurs se léchaient les babines : après la reculade sur l’écotaxe – qui va coûter très cher à un gouvernement, ou face aux chauffeurs de taxis, défendant leurs « plaques », après la mise en sommeil de l’aéroport Notre-Dame des Landes, l’autorité de l’Etat allait-elle subir une nouvelle dévaluation , aggravant des sondages désastreux ?

Dans les jours précédents, les noms d’oiseaux avaient volé bas entre responsables écologistes et socialistes. Cécile Duflot, ex-ministre du Logement, avait qualifié le drame survenu lors des manifestations de dimanche 26 octobre au soir, de « tache indélébile sur l’action du gouvernement » et l’ancienne candidate aux élections présidentielles des Verts, Eva Joly, appelé à la démission du ministre de l’Intérieur.

Réponse du Secrétaire d’Etat aux Relations avec le Parlement, le socialiste Jean-Marie Le Guen, « Cécile Duflot est en perpétuelle dérive depuis qu’elle a quitté le gouvernement. » Et encore : « l’extrême gauche, Mélenchon et certains écologistes ne se rendent pas compte qu’on est dans un Etat de droit. » La députée socialiste Karine Berger : « Si l’ensemble des élus locaux disent à Ségolène Royal qu’il faut maintenir le projet, elle sera à l’écoute. (…) J’ai appris à constater que les élus locaux ont souvent la bonne analyse. »

Mais je voudrais surtout citer un extrait de la réponse apportée par la ministre de l’Ecologie à une question que lui posait, hier, à l’Assemblée nationale, la députée Cécile Duflot. « Personne, dans notre pays, ne pourra, par la violence, interdire la réalisation de travaux et d’équipements qui sont indispensables au développement de notre territoire. » « L’Etat de droit, c’est de répondre à l’intérêt général, c’est de répondre aux préoccupations des uns et des autres, celles des élus, celles de la profession agricole, qui a besoin d’eau pour travailler, et celles des associations de défense de l’environnement qui mettent en avant, aussi, l’intérêt général de la protection de la nature. (…) Chacun doit comprendre qu’une part de sa vérité doit peut-être être remise en cause , pour construire une véritable communauté ».

Dans son essai, « Qui doit gouverner ? », le philosophe Pierre-Henri Tavoillot écrivait de nos démocraties qu’elles connaissaient une « situation scabreuse », dans la mesure où se faisait jour « la désillusion d’une harmonisation spontanée des décisions collectives ». Mais il montrait aussi que la philosophie des Lumières avait espéré instaurer, entre l’Etat et la société, entre la polis grecque (la cité) et l’oika (la maison, l’économie domestique), un tiers lieu, l’espace public, qui voué à l’échange des opinions et à la négociation entre les intérêts. Toutes les opinions sont douteuses , pensaient les Lumières, mais cet « inconvénient est aussi un atout, parce que « de la confiance de cette insuffisance, naît la discussion et la mise en commun ». Le même Tavoillot montrait combien la montée de l’individu, et sa tendance à réclamer toujours davantage de droits garantis par un Etat, qu’il ne cesse, par ailleurs de critiquer, rendait difficile l’exercice du pouvoir dans nos vieilles démocraties.

Qui doit décider en démocratie ? Ne me répondez pas le peuple : il ne saurait le faire qu’au travers de ses représentants élus. Mais chacun conçoit de mieux en mieux qu’on ne saurait transférer la totalité des pouvoirs à des personnages élus tous les cinq ans, afin de se décharger sur eux de responsabilités qui les dépassent et qu’ils ont de moins en moins les moyens d’assumer. Comment concilier cette « remise en cause générale des experts, des décideurs, des élites en général , qu’évoque ce matin, dans L’Opinion, Marc Dziedzicki, directeur du Centre de recherche sur la concertation, avec la nécessité de trancher et de décider , dans un monde qui ne nous attend pas pour aller de plus en plus vite ? Démocratie représentative et démocratie participative sont-elles conciliables ?

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