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Sous le poids des livres

4 min
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Dans un roman très troublant de l’écrivain polonais Tadeusz Konwicki, Le trou dans le ciel, le héros est écrasé, à la fin, par une bibliothèque. Troublant, parce que c’est un roman qui relate sous forme allégorique l’envoûtement de son auteur par l’idéologie communiste. Dans un livre d’entretiens, paru bien plus tard, Un demi-siècle de purgatoire, Konwicki a qualifié ce roman de « tentative de plaidoyer pour un stalinien ».

Le trou dans le ciel nous entraîne dans cette terre des « confins polonais » dont l’auteur est originaire, dans cette Lituanie à la fois un peu polonaise et un peu juive. A une époque qui n’est pas précisée. Des enfants se racontent que des « étrangers » vont venir qu’ils sont peut-être déjà là qu’en tous cas, ils ont sûrement caché des armes qu’ils sont immenses et qu’ils vont apporter avec eux des merveilles techniques capables de métamorphoser la vie quotidienne des villageois du « Moulin-du-bas », là où vivent les familles pauvres.

Pour accueillir ces étrangers, fascinants et inquiétants à la fois, se forme une bande d’enfants, qui se soumettent à une cruelle discipline. A la fin de l’histoire, le héros, Polek, découvre qu’il aura été le seul à croire vraiment à cette histoire . Mais que le chef de la bande s’est servi du mythe des « étrangers qui doivent venir », pour obtenir l’obéissance des petits. Désespéré, refusant de renoncer à son rêve et à sortir de l’enfance, Polek se rend alors dans la prétendue armurerie d’où le complot était censé partir. Les êtres attendus, s’ils existent, doivent nécessairement y avoir laissé des traces. Puisqu’il s’agit du « seuil » lovecraftien par lequel communique le monde prosaïque du village, régi par les lois ordinaires, et cet autre monde magique d’où devaient provenir les libérateurs venus d’un autre monde. Or, depuis le début, le lecteur sait qu’en fait d’armurerie, il s’agit d’une vulgaire papeterie abandonnée . Mais quel symbole ! On a rêvé la critique des armes et l’on n’aura vécu qu’à travers la chose écrite.

Or, contre toute attente, Polek y découvre quelque chose. Une trappe, dans le sol conduit, en effet, vers une pièce souterraine où sont accumulés… des livres et publications d’autrefois . En toutes les langues utilisées en Lituanie d’avant-guerre. Dans « ce grand tombeau », Polek découvre une matrice d’imprimerie sur laquelle est gravée « une ancre à deux bouts, signe d’espérance » (p. 373), le symbole de l’Armia Krajowa, la Résistance anti-nazie polonaise dont les Soviétiques persécuteront et déporteront les combattants, après la guerre. Aussitôt, Polek est écrasé sous le poids d’une bibliothèque géante.

Quel sens donner à ce passage très troublant ? Qu’est-ce qui écrase Polek ? Le poids de la culture ? Celui des mythes dans lesquels il a rêvé sa vie ? Le remords de ce passé de résistant auquel Konwicki lui-même n’a pas su rester fidèle, puisqu’après avoir lutté contre les nazis, il a tenté de résister aussi aux Soviétiques du NKVD, dans sa forêt lituanienne, avant d’abandonner un combat trop inégal et de retourner en Pologne et d’y collaborer avec le régime ?

Moi aussi, je possède 10 000 livres – et il ne s’agit pas du « wan » chinois, qui signifie, vous me l’apprenez, Lucien Polastron « plus que beaucoup », mais le fruit d’un calcul faisant intervenir la longueur des rayonnages multiplié par le nombre de rangées par étagère et le nombre moyen de volumes par mètre… Comme tous les collectionneurs maniaques de livres, j’ai souvent rêvé de finir écrasé par mes bibliothèques. Est-ce le remords d’être passé, à cause d’eux, à côté de la vie ? A quoi bon toutes ces années perdues dans les bibliothèques d’Oxford à lire à grand peine, dictionnaire en main, des livres en polonais, alors que l’on est si bien dans les pubs, comme the Trout Inn, au bord de la Tamise ?

Qu’est-ce qui nous pousse à conserver ces livres que nous ne relirons pas, sans compter tous ceux que nous n’avons pas lus et ne lirons jamais, car la vie n’est pas éternelle ? Sur ma liseuse, d’acquisition toute récente , je dispose déjà de la totalité des écrits de Stevenson et de Maupassant, les Mémoires d’Outre-tombe, les écrits politiques de Benjamin Constant et je peux télécharger – entendez-moi bien – la totalité de l’œuvre de Flaubert, correspondance et écrits de jeunesse compris, et même celle de Victor Hugo, qui occupait une trentaine de gros volumes reliés en rouge, dans la bibliothèque de mes parents ! Dans dix ans, la quasi-totalité de ces amis de papier seront disponibles sur un simple clic. Qu’y aurons-nous vraiment perdu ? Pourquoi tant de haine, Lucien Polastron, contre les « machinalires » ?

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