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Trenet : de droite ou de gauche ?

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Vous allez dire que je politise tout, mais j’aimerais quand même poser la question : Charles Trénet, c’est de droite ou de gauche ?

Car enfin, Yves Montand, c’était bien la gauche – même si, comme tant d’intellectuels de sa génération, il est passé du philosoviétisme à la pire époque, à l’anticommunisme alors que le monstre totalitaire avait les dents gâtées. Jacques Brel, même athée, on le traitait d’abbé : c’est une sorte de chrétien de gauche on l’aurait bien vu au PSU, à l’époque. Léo Ferré, c’est toute la mélancolie des anarchistes, leur fraternité nostalgique, autour d’une vieille bouteille et de quelques fusils rouillés. Georges Brassens, un tout autre genre d’anarchisme, pacifiste au point de renvoyer dos à dos les Allemands et les Américains. Maxime Leforestier, ou le trotskysme d’après-mai , qui fait semblant de croire à la possibilité d’une révolution débarrassée du stalinisme. Michel Sardou, c’est la droite patriote et amère , mi-bonapartiste, mi-républicaine. Dutronc , tout en pirouettes et le cigare narquois au bec, une assez belle incarnation de l’anarchisme de droite , Mais Charles Trénet ?

Charles commence sa vie intellectuelle à droite. A seize ans, livré à lui-même et aux pensionnats par la séparation de ses parents, il est pris en charge par un mentor, Albert Bausil . Chantre du Roussillon, sa « petite patrie », Bausil est politiquement un maurrassien . Très à droite, même pour l’époque. Il publiera d’ailleurs les premiers écrits d’un jeune homme qui va mal finir – Robert Brasillach… Mais l’écrivain préféré du petit Charles, à l’époque, c’est Paul Morand, l’homme pressé qui met en littérature les grosses cylindrées et les premiers voyages en avion. Le jeune provincial lui écrit des lettres pleines d’admiration, auxquelles répond volontiers le littérateur à la mode.

La mère de Charles, Marie-Louise, vit désormais avec un scénariste allemand à succès – il est notamment l’auteur d’Amy Jolly, le roman que Josef Sternberg adaptera à l’écran sous le titre de Morocco, en 1930, avec une Marlene Dietrich inoubliable. Charles rejoint Maman en Allemagne, à la veille de la prise du pouvoir par les nazis . Français, homosexuel, bohême et avant-gardiste, tout pour déplaire aux hitlériens, cette expérience berlinoise a dû le marquer comme Christopher Isherwood. D’autant que Charles, revenu en France, y découvre le jazz.

Le duo qu’il monte avec Johnny Hess en 1932 est manifestement inspiré par Layton et Johnstone, basé à Londres à l’époque, mais connu des amateurs parisiens. Sur le plan littéraire, Charles tombe sous le charme de Max Jacob , un précurseur du surréalisme que les nazis viendront arrêter à l’ombre du monastère où vivait, retiré, ce mystique d’origine juive. La fantaisie débridée de Trenet doit certainement quelque chose au surréalisme , qui domine ces années de l’entre-deux-guerres : pensez au « jardin extraordinaire ». Mais Trenet n’a jamais eu la fibre militante il refusera toujours l’embrigadement.

La grande épreuve politique, pour cette génération, c’est bien sur l’occupation. On a dit que « Douce France » était une chanson patriotique. Mais les vichyssois, à l’époque, n’ont pas le monopole du patriotisme. La Résistance l’est tout autant. Trenet est la cible de la presse collaborationniste en tant qu’incarnation de ce qu’elle déteste : les zazous. Tandis que la propagande d’époque exalte la saine camaraderie, la vie au grand air qui régénère, « l’homme nouveau » à la mâchoire carrée, Charles Trenet rejoint le clan des dégingandés aux épaules tombantes, qui se font faire des vestes croisées immenses et des poches partout, pour défier les appels du Maréchal à économiser le tissu… A l’exaltation de la virilité, les zazous opposent leur laisser-aller et leur désinvolture, leurs cheveux longs et… le jazz américain. Lucien Rebatet écrit de Trenet qu’il « judaïse le goût français » il est d’ailleurs accusé d’avoir changé son nom pour dissimuler des « origines juives ». Pour mettre fin à cette dangereuse campagne, l’intéressé fourbit ses arbres généalogiques et fait imprimer des cartes de visite précisant « ni juif ni mort » - pas du meilleur goût.

Après la guerre, il paiera d’un blâme du comité des artistes , d’être l’auteur de l’hymne des chantiers du Maréchal, « la marche des jeunes », et surtout d’avoir accepté d’aller chanter à Berlin, en 1943. Son séjour prolongé en Amérique du Nord, en 1945-46 s’explique de cette manière.

En ce qui concerne la suite de sa carrière, je mets au défi les spécialistes de cette œuvre magnifique de la situer politiquement. S’il est « resté fidèle », c’est à des souvenirs qui n’ont absolument aucune couleur politique.

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