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Trop vite ou trop lentement ?

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A ma connaissance, le premier penseur à avoir dénoncé «* la tyrannie de l’urgence* » et le « sacre du présent », - titres de deux de ses livres, publiés respectivement en 1999 et 2000, c’est Zaki Laïdi. Il y décrivait un nouveau rapport au temps, « plus fugace et moins structuré », mais d’autant plus contraignant, puisqu’il exige des réactions immédiates. L’homme de la post-modernité, pris « dans la nasse du présent », comme disait Zaki Laïdi , aurait perdu le sens de la perspective. Le monde lui apparaît à plat, dans un présent perpétuel. Incapable de mettre à distance le contingent, il aurait vu ses capacités de création s’atrophier, d’autant plus qu’il dédaigne la « mise en récit », qui aidait ses ancêtres à saisir le sens du temps qui passe, en mettant les évènements en perspective. Aussi lui est-il devenu impossible d’inscrire, dans un horizon d’avenir, des projets cohérents** .

Dans votre domaine aussi, celui de la communication, vous faites le même genre de constat, Dominique Wolton . Vous dites « lutter contre l’idéologie du court terme et de la vitesse ». Et vous écrivez : « Il n’y a plus qu’un présent indéfini, qui s’étire, sans histoire ni utopie ». Lorsque vous parlez de « compenser » « la vitesse de l’information » par un « travail de connaissance » sur la communication, on devine que c’est là le programme de toute une vie réflexion.

Ces dernières années ont été marquées par la publication d’un certain nombre de livres, nous invitant tous à lever le pied, à reprendre le temps, à échapper à la tyrannie de l’urgence, en particulier « *l’Eloge de la lenteur » du canadien Carl Honoré, « Du bon usage de la lenteur * » de Pierre Sansot et « Le culte de l’urgence » de Nicole Aubert. La cause semblait donc entendue : comme nous allions ede plus en plus vite vers nulle parte, comme disait Jacques Ellul, il fallait cesser cette course folle et ralentir.

Or voici que paraît un petit livre extraordinairement éclairant, sur les retards français, qu’il attribue au ralentissement général qu’il a observé dans les processus de prise de décision. Or l’auteur, Guillaume Poitrinal , est directeur d’une grande société spécialisée dans la construction d’immeubles de bureaux et de centres commerciaux. Il est donc bien placé pour observer de près des réalités dérangeantes. Entre la décision de construire une tour de bureau et la livraison aux clients, il faut en moyenne 10 à 15 ans en France, contre 2 ou 3 en Chine. Le quartier de la Défense a pris un demi-siècle pour sortir de terre le quartier d’affaires de Shangaï a été entièrement achevé en 15 ans.

Dans un monde qui accélère, nous prenons de plus en plus de retard. Pourquoi ? Parce que, explique l’auteur de « Plus vite ! La France malade de son temps », nous combinons les handicaps de deux modèles. Comme les Nordiques, nous nous infligeons, en amont, un temps de la concertation très longs, avec tous les acteurs concernés. La liste des comités, hautes autorités, collectivités locales, associations dont il faut emporter le consentement ne cesse de s’allonger. Or, nous rajoutons à ces lenteurs initiales, celles qui procèdent, en aval, dans les pays libéraux, des contentieux, recours judiciaires, avec leurs multiples possibilités d’appel. Le principe de précaution, nous dit Guillaume Poitrinal, a été « dévoyé ». L’Etat ne joue plus son rôle d’impulsion et d’accélération. Les normes et les règlements à appliquer prolifèrent.

Evidemment, il est plus facile de prendre des décisions et de les faire rapidement appliquer, dans une dictature, comme la Chine, que dans une démocratie, comme la France. Mais nous sommes engagés dans une compétition et plus que jamais, le temps, c’est de l’argent.

Voilà qui va à rebours de bien des idées reçues. Je rappelle le titre du livre : « Plus vite ! La France malade de son temps ». L’auteur : Guillaume Poitrinal. L’éditeur : Grasset. La discussion peut s’engager dès maintenant sur le site « la chronique de Brice Couturier », franceculture. com

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