LE DIRECT

Un cinéma sous subventions

4 min
À retrouver dans l'émission

Dans une note pour La Vie des Idées, Monique Dagnaud, sociologue au CNRS et ancien membre du CSA, écrivait : « La France a toujours soutenu une approche aristocratique de l’industrie cinématographique. Personne, d’ailleurs, ne songerait à en évaluer la rentabilité, sujet tabou par excellence... » Et en effet, il paraît bien difficile de consulter, par exemple, le Rapport de l’Inspection des finances de 2011, « resté confidentiel » selon le journaliste spécialisé sur le cinéma, Jamal Henni, de BFM. Mais celui-ci en citait néanmoins quelques phrases et notamment celle-ci : « La présentation qui est parfois faite du système français comme étant le seul en Europe à être parvenu à sauver un cinéma national doit être nuancé, du moins si on se réfère aux parts des recettes en salles, puisqu’en Italie, les films nationaux ont réalisé 29,3 % des entrées » - près de 30 % en Italie, contre environ 40 % selon le CNC pour les films français en France. Selon le même rapport, cité par le même journaliste, Jamal Henni, les aides et subventions publiques dont bénéficie le cinéma français toutes confondues – s’élèveraient à 750 millions d’euros – si l’on y inclut les niches fiscales dont bénéficient les SOFICA, le taux de TVA réduit, les aides financières des régions, etc. Voilà qui lève en partie le voile sur le « sujet tabou par excellence », celui de l’argent…

Dans un autre article, Jamel Henni écrit que « si les aides publiques sont faibles pour un film à gros budget, elles sont très importantes dans d’autres cas. » « Pour les longs métrages, le plafond d’aide publique imposé par Bruxelles est de 50 %, mais il peut être porté à 60 % pour les films à petit budget (moins de 1,25 millions d’euros), ainsi que pour les 1° et 2° films d’un nouveau réalisateur. Et pourtant, Bruxelles a engagé récemment une procédure contre la France, car 3 films avaient dépassé ce plafond de 60 %....

Nous avons donc affaire à une industrie, ou à un art –c’est toute la question, qui vit largement de subventions publiques. Cela se justifierait s’il s’agissait de promouvoir des chefs-d’œuvre, mis à la disposition d’un large public. Mais en réalité, comme le souligne la Cour des Comptes, seuls un très petit nombre de films – les blockbusters – drainent un vrai public (en 2010, 10 films ont fait à eux seuls plus de 40 % des entrées). Et la grande majorité n’aura été vue pratiquement par personne : 60 % des films produits en France cette année 2010 auront eu moins de 50 000 spectateurs…

Le problème du cinéma français, c’est que son financement très généreux a provoqué à la fois une envolée des coûts et une surproduction. Le coût moyen d’un film français (5,4 millions d’euros) est anormal. Et les recettes des super-productions à plus de 10 millions ne couvrent plus leurs budgets : Les Seigneurs, Pamela Rose, Stars 80, Populaire ont tous perdu de l’argent. Le cas-limite semble être « L’ordre et la morale », qui a coûté 13 millions d’euros, mais n’a attiré que 148 000 spectateurs, ce qui fait un coût de presque 100 euros par spectateur.

Pour bien des producteurs, les résultats en salles sont pratiquement sans incidences : il y a quantité d’autres moyens de se rentabiliser que l’approbation du public. Mais à force de se déconnecter de la sanction finale du consommateur, on crée une économie artificielle, dans laquelle, comme l’écrivait Olivier Bomsel, « les pertes sont mutualisées, les bénéfices, eux, sont privés. » Le même spécialiste (il est professeur d’économie industrielle à Mines Paris Tech et l’un de nos meilleurs spécialistes de l’économie numérique, dit dans une récente interview à Libération : « On a quitté une logique de rentabilisation d’un film pour un régime de captation des aides publiques ».

Tout cela n’est pas sain. Sans renoncer à encourager la production nationale, comme nous le faisons depuis la Libération, il faut imaginer des modes de financement du cinéma différents. La Tribune de Vincent Maraval dans le monde, dénonçant les salaires astronomiques des acteurs, a utilement mis le feu aux poudres.

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......