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Un islam en Réforme

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L’onde de choc provoquée par les attentats de la semaine dernière s’étend bien au-delà de ce que les tueurs et leurs commanditaires moyen-orientaux pouvaient imaginer. Dans un premier temps, ces lâches assassinats ont eu pour effet de souder la nation autour de nos libertés menacées et de rendre à la classe politique le sens de ses responsabilités.

Face au défi qui nous est lancé, l’unité de la société est la condition de la victoire. Or, il est indéniable qu’une partie des Français peine à se considérer comme partie prenante du grand mouvement de solidarité qui s’est spontanément formé autour de Charlie Hebdo, des Juifs et de la police. La jeunesse issue de l’immigration extra-européenne a été peu présente dans les défilés . Peut-être redoute-t-elle d’être assimilée aux terroristes ? Ou bien craint-elle que l’unité nationale ne se réalise autour de sa propre exclusion. A moins que, insuffisamment intégrée, elle n’estime que la satire doit s’arrêter devant les tabous d’une seule religion – l’islam ? C’est précisément ce que nous ne pouvons pas tolérer. Car l’islam ne saurait exiger de privilèges par rapport aux autres croyances.

Nous avons été prompts à dire et à écrire qu’il ne fallait en aucune façon faire retomber sur nos compatriotes musulmans la faute des islamistes terroristes qui ont endeuillé notre pays la semaine dernière. Il n’y a pas un Islam monolithique et totalitaire, qui agirait en bloc, aux ordres d’on ne sait quel comité central. Comme dans le cas des autres religions, la pratique de chacun est particulière. Et il y a, de ce point de vue, autant d’islams que de musulmans du plus sectaire au plus tolérant.

Mais il est impossible de faire l’impasse sur la coïncidence de déraillements humains monstrueux , à travers le monde, qui ont pour point commun, de se réclamer de l’islam. 2 000 Nigérians assassinés par Boko Haram, ce week-end les marchés aux esclaves de Mossoul où l’on vend des fillettes ; les égorgements pratiqués sur leurs prisonniers par les criminels de guerre de Daesh les 1000 coups de fouet infligés au jeune blogueur saoudien Raëf Badawi enfin, chez nous, ces attentats revendiqués par al-Qaïda…

Comme l’écrivait récemment Hubert Védrine, dans Le Monde, on ne peut pas faire « comme si les nouveaux nihilistes/djihadistes ne se réclamaient pas d’une interprétation de l’islam. (…) Le nier par naïveté, ignorance, précaution, peur de l’Islam radical ou de « l’Islamophobie » (…) revient à abandonner en pleine bataille l’immense majorité des musulmans et, a fortiori, les modernisateurs musulmans, si courageux. » D’autant, ajoutait-il, que l’immense majorité des victimes de la terreur islamiste sont des musulmans.

Cette manière de parler, qui contraste avec la pusillanimité qui a longtemps fermé les yeux, les oreilles et la bouche d’une partie de nos intellectuels, est celle de nombreux musulmans. Dans sa Lettre ouverte au monde musulman, notre confrère Abdennour Bidar écrit ainsi : « Cher monde musulman (…), je te vois perdre ton temps et ton honneur dans le refus de reconnaître que ce monstre (Daesh) est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement interminable entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine. (…) Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? »

Kamel Daoud, le grand écrivain algérien francophone menacé d’une fatwa, trouve les mêmes mots pour défendre la liberté d’expression : « Quant à moi, le chroniqueur, je suis Charlie, profondément, je dis et j’assume : je préfère un homme qui dessine à un homme qui tue. Partout. Il n’y a pas de discussion, pas d’avis nuancé, pas d’autre choix. J’aime trop la liberté et je préfère défendre une liberté que de discuter une nuance je n’ai pas le temps . »

Et Abdennour Bidar de plaider en faveur de cette « multitude extraordinaire de femmes et d’hommes, prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques. »

De leur côté, 23 grands intellectuels musulmans nord-américains et britanniques ont publié, ce week-end, dans le New York Times une double-page intitulée « Que peuvent faire les musulmans pour récupérer leur magnifique religion. On y lit : « Si l’islam est une religion qui défend la justice et la coexistence pacifique, alors la quête d’un Etat islamique ne peut être justifiée et approuvée par un Créateur juste et plein de pitié. Ni le djihadisme, ni l’islamisme ne permettent de traiter de manière égale tous les humains sans tenir compte de leur race ou de leur religion. C’est pourquoi ils doivent faire l’objet d’un rejet. Notre déni et notre silence doivent cesser . »

Le problème, c’est que la libre discussion, en islam, est difficile, et dans bien des pays, dangereuse. Lisez le livre du jeune Palestinien Waleed Husseini, « Blasphémateur », qui vient de paraître, pour en avoir une idée. Son auteur a goûté des geôles de l’Autorité palestinienne – théoriquement laïque, sur dénonciation d’Al-Azhar pour avoir ouvert un site internet, discutant des problèmes posés par l’islam !

Oui, il est grand temps que l’ijtihad soit rouvert. L’islam, disait souvent Abdewahab Meddeb, était à l’avant-garde de la culture occidentale jusqu’au X° siècle. Depuis, il s’est figé. Pourtant, lorsqu’on parcourt le Dictionnaire des réformateurs musulmans des origines à nos jours, publié par Malek Chebel, on découvre les innombrables théologiens, philosophes, poètes qui ont su concilier la foi et la raison, la croyance et la tolérance .

Les signataires de l’appel du NewYork Times affirment « embrasser une interprétation pluraliste de l’islam ». D’où ma question : l’Europe, en faisant se rencontrer cette religion avec ses propres traditions sécularistes peut-elle favoriser le développement d’une espèce de Réforme de l’islam, comme elle a accueilli le protestantisme chrétien ?

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