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Un marché des organes ?

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La question de la marchandisation du corps humain a pris une dimension nouvelle à cause des innovations thérapeutiques. Si la question de l’achat d’organes à greffer ou la location de mère-porteuse se pose, c’est bien parce que la médecine a développé de nouvelles techniques dans le domaine de la transplantation et de l’assistance à la procréation des couples stériles. En ce sens, au moins, il faut se réjouir que de telles questions morales nouvelles aient surgi. Elles sont la preuve, comme la rançon, d’indéniables progrès.

Il y a plusieurs manières de décrire ces possibilités nouvelles. Chacune suggère des réponses particulières.

Dans une optique à la Karl Polanyi , qui considère que la modernité a commis la folie, en émancipant le marché des régulations traditionnelles qui encadraient les échanges entre les personnes, on dira qu’il y a extension de la sphère du marché à des objets où il n’avait rien à faire : les éléments et les produits du corps humain deviennent des marchandises, comme le travail l’était déjà devenu. Le marché devenant fou, réclame toujours de nouveaux biens à mettre en circulation. Après le travail humain et la monnaie, voici le tour des reins, des ovocytes, et demain des bébés…

Les Français ayant toujours eu tendance à penser – bien à tort - que l’étatisation des activités était une manière de les soustraire au marché, on voit le sens qu’avait, dans les premières lois de bioéthique (loi Caillavet du 22 décembre 1976), l’idée de « nationalisation des corps ». Le corps des personnes décédées pouvant être utilisés à des fins de prélèvements d’organes, l’Etat décidait de s’approprier les cadavres, afin de les soustraire aux trafics à venir.

Mais j’ai eu la curiosité de chercher, chez des penseurs sérieux, des réfutations à la thèse de l’interdiction de la marchandisation du corps humain. C’est, comme prévu, du côté des moralistes prônant la plus grande permissivité qu’on les rencontre.

Ainsi le philosophe Ruwen Ogien, spécialiste apprécié des questions d’éthique , en France, a écrit pour la revue en ligne Raison Publique, un article intitulé « La « marchandisation du corps humain » : incohérences et usages réactionnaires d’une dénonciation ». Je vais essayer d’en résumer les thèses, car il apporte un contrepoint provocant aux idées que vous défendez vous-même et que mon rôle, dans cette émission, est de provoquer le débat.

Pour Ruwen Ogien, c’est en raison de « préjugés liés à notre culture », de « conventions propres à nos sociétés » que nos lois ont décidé d’interdire la vente des éléments du corps humain et de ses produits. Il s’agit donc de normes sociales et non pas morales. Si notre société, dans l’état actuel de son développement, a décidé de « sacraliser » le corps humain, il n’est pas interdit de penser que « le progrès de la médecine aidant, on pourrait être amenés à considérer les parties et les produits de notre corps non plus comme des objets quasiment sacrés, mais comme des choses aussi remplaçables qu’une table de cuisine ou une machine à laver ».

Premier conseil de notre philosophe : dédramatiser le vocabulaire. On dit d’une mère porteuse remerciée financièrement qu’elle « loue son ventre ». Il ne viendrait à l’idée de personne de dire que le kinésithérapeute loue ses mains . Faire preuve de précision dans le vocabulaire. Ne pas confondre, par exemple, « aliénation » (qui décrit le processus par lequel des forces se retournent contre leur auteur) et marchandisation. S’entendre sur le sens du mot « réification », qui désigne le passage d’une conception de la personne comme « fin en soi » sur le modèle kantien à l’idée d’un instrument au service d’autrui. Car, dit Ruwen Ogien, il existe toute sorte d’aliénations qui ne concernent pas l’usage marchand – l’aliénation religieuse, telle que la décrit Marx, par exemple. Et bien des formes de réification qui ne sont liées ni à l’aliénation, ni à la marchandisation : l’érotisme, par exemple. En fin d’examen, le mot « marchandisation » est récusé comme « un terme polémique assez vague »

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Et, face à la théorie de Karl Polanyi, Ogien d’évoquer celle de Michael Walzer dans « Sphères de Justice » : loin que nos sociétés connaissent une tendance à étendre la sphère du marché, y domine la tendance inverse : une tendance à interdire toujours davantage la gamme de ce qui peut s’acheter et se vendre, liée à l’évolution de nos sensibilités modernes. Cas de l’esclavage, par exemple.

Le marché devrait rester à l’extérieur de la sphère de la santé ? Quelle hypocrisie, rétorque le philosophe permissif : tous les soignants sont payés pour leurs actes. Pourquoi le seul donneur d’organes ne devrait pas, lui, être rétribué pour sa contribution au résultat final ?

Et la solution préconisée par lui est « un marché d’organes, régulé par l’Etat », qui aurait notamment pour mérite, comme dans le cas des drogues, de « casser le marché noir existant ». Autoriser ce qu’on ne saurait empêcher, mais l’encadrer.

Qu’en pensez-vous ?

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