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Un modèle social qui produit de la pauvreté

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L’INSEE vient de publier son Portrait social de la France. De son côté, le Secours catholique rend son rapport d’activité pour l’année 2013. Il comporte des données éloquentes. L’association a aidé, l’an dernier, 1 477 000 personnes, dont 692 000 enfants. « La pauvreté s’intensifie », selon le secrétaire général de Secours catholique. On rencontre davantage de personnes avec un niveau de vie de plus en plus faible ». Oui, plus de pauvres et de plus en plus pauvres, tel est l’état de la France.

En moyenne, les personnes secourues disposaient d’un revenu de 515 euros par mois et par unité de consommation. On connaissait déjà la pauvreté des jeunes, victimes d’un marché du travail cadenassé et de la généralisation du précariat . Celle des parents isolés, ces mères qui se débattent entre les heures travaillées et leurs responsabilités familiales : les familles monoparentales comptent pour le tiers environ du total de la pauvreté en France. Mais le Secours catholique pointe aussi une forte progression de la pauvreté chez les seniors, en particulier du côté des femmes n’ayant pas suffisamment cotisé pour disposer d’une pension de retraite décente. Les hommes isolés, notamment à la suite d’une perte d’emploi et d’une rupture, sont également de plus en plus nombreux à se retrouver dans des situations désespérées.

Cette pauvreté est bien souvent invisible, selon Bernard Thibault, du Secours catholique. Jean-Christophe Guilluy montré qu’elle s’est réfugiée dans les petites villes de province et le péri-urbain, largement ignorées des décideurs parisiens.

Florence Aubenas est l’une des rares journalistes à donner systématiquement la parole à ce pays des « invisibles », chez qui l’accablement l’emporte sur la colère, le refus de la politique et l’abstention surpassant le vote protestataire. Dans le livre qu’elle vient de publier sous le titre « En France », vous découvrirez cet autre pays - celui où l’on paie des recruteurs pour faire s’installer des médecins roumains et cubains dans nos déserts médicaux ; où l’ouvrier à la chaîne, autrefois traité d’esclave moderne est aujourd’hui considéré comme un « privilégié » parce qu’il a un emploi ; où les cultivateurs sont mis en liquidation , parce que leurs exploitations demeurent déficitaires, malgré un labeur épuisant où les commerçants exposent des cercueils dans leurs vitrines, pour protester contre un niveau de prélèvement qui les empêche de se verser un salaire où des collégiennes de 15 ans vont jusqu’au bout de leur grossesse parce que « un enfant, c’est déjà ça, toujours quelque chose qu’on a » où un ouvrier intérimaire qui apprend, le vendredi soir, qu’il n’est pas repris le lundi matin, s’entend dire que « virer un intérimaire, ça ne s’appelle pas virer » où les ouvrières de la biscuiterie Jeannette, mise en liquidation, ont pris soin de nettoyer les bureaux que les cadres avaient laissés à l’abandon, « au cas où quelqu’un viendrait ». Et elles ont bien fait : leur entreprise vient de redémarrer…

Qu’avons-nous fait pour transformer, en une génération, un pays qui était relativement prospère, où le destin de chaque génération était d’améliorer son sort relativement à celui de ses parents, où la mobilité sociale s’effectuait généralement vers le haut, et où les systèmes de protection sociale étaient efficaces et financés, en cette France à deux vitesses dont une moitié agonise ? Un pays où ceux qui surnagent vivent désormais dans l’angoisse d’être aspirés à leur tour par le maelstrom de la pauvreté ? Où un pourcentage ahurissant des jeunes générations n’a plus qu’une idée : s’en aller ?

Comment expliquer que notre pays, qui redistribue sous forme de dépenses sociales le plus fort pourcentage de tout l’OCDE (32 % du PIB) soit incapable de mettre fin au scandale de la pauvreté ? Comment la France peut-elle être à la fois la « championne du monde de la dépense sociale » et l’un des pays d’Europe occidentale qui compte où la pauvreté s’accroît ? Bref, où va l’argent ?

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