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Un nouveau nihilisme

4 min
À retrouver dans l'émission

De nouveaux attentats viennent d’endeuiller Paris. Ils se sont produits le jour où l’on enterrait André Glucksmann . L’œuvre du philosophe a été souvent réduite au court-circuit, si médiatique, de deux de ses prises de position politique les plus contradictoires : "du maoïsme au sarkozysme" . Autant réduire Sartre au stalinisme et Camus à l’Algérie française ! Manière bien inélégante et frivole de se débarrasser, par la raillerie, d’une pensée qui s’est déployée au long de 25 ouvrages.

Parmi ces derniers, il en est un qui a retrouvé, depuis samedi soir, une brûlante actualité, c’est Dostoïevski à Manhattan . Rédigé en quelques semaines, suite aux attentats du 11 septembre contre le World Trade Center et le Pentagone, publié en décembre de la même année, c’est un livre pensé et rédigé dans l’urgence. L’un des premiers, il nomme le terrorisme islamiste : c’est un nihilisme.

Et il précise, bien à sa manière : le nihilisme n’est pas la méconnaissance du Bien . Sur les définitions de ce qu’est le Bien, il n’y a plus de consensus possible. C’est le constat déjà fait par Montaigne. La hiérarchie des valeurs diffère d’une culture à l’autre, d’un individu à un autre. Le constater relève du relativisme, pas du nihilisme. Celui-ci consiste à proclamer que le Mal n’existe pas. « Le nihilisme nie le mal, il en cultive l’ignorance. L’innocent qui, après le 11 septembre, acclame Ben Laden, l’expert qui comprend l’horreur et finit par la justifier à force de l’expliquer , sacrifient, fût-ce à leur insu, à l’axiome nihiliste fondamental : il n’y a pas de mal . » (p. 92) Et donc pas de limite au mal que l’homme peut infliger à l’homme au nom d’une idéologie.

Les guerres d’autrefois, expliquait Glucksmann, visaient la poursuite d’objectifs politiques précis elles veillaient à certaines formes d’auto-limitation : on évitait de s’en prendre aux populations civiles, au patrimoine symbolique et culturel de l’adversaire. Les totalitarismes, communistes et fascistes , avaient déjà fait sauter nombre de ces barrières. Comme le djihadisme, ces révolutions avaient, relève Glucksmann, une dimension « conservatrice ». « On éradique ce qui existe aujourd’hui, pour retrouver ce qu’on suppose avoir existé jadis : une race pure, un tsar paternel, un calife parfait. » (134)

Mais ce que visent ces « énergies » pures, c’est l’annihilation pure, la destruction de ce qui existe. « Un spectre hante la planète, celui du nihilisme. Il use d’anciennes religions, il abuse des anciennes idéologies et des exaltations communautaires, mais ne les respecte pas. Il revendique la transgression comme signe de son élection . » (p. 43)

Dostoïevski à Manhattan
Dostoïevski à Manhattan Crédits : Robert Laffont

Ce terrorisme, diagnostiquait lucidement Glucksmann, s’attaque prioritairement aux villes. C’est un « urbicide ». « Contre la cité des citoyens, où les hommes décident de leur vie et de leur survie, se dresse le camp des voyous tout à leur besogne d’anéantissement. » Abdelwahab Meddeb, dans son livre, La maladie de l’islam , décelait à la base de la détestation de l’Occident, chez les djihadistes, une certaine haine du corps et du plaisir. A leur yeux, l’Occident tout entier relève de la perversion. Et, comme le dit le communiqué de Daech, « Paris est la capitale de la perversion et de l’immoralité ». C’est pourquoi ils ont attaqué des cafés, une salle de concert, tenté de s’infilter dans un stade.

Un lecteur du New York Times a mis en ligne un texte ce week-end, sur la toile : "La France incarne tout ce que les fanatiques religieux haïssent : la jouissance de la vie ici, sur terre , d'une multitude de manières : une tasse de café qui sent bon, accompagnée d'un croissant, un matin ; de belles femmes en robes courtes souriant librement dans la rue ; l'odeur du pain chaud ; une bouteille de vin partagée avec des amis, quelques gouttes de parfum, des enfants jouant au jardin du Luxembourg, le droit de ne pas croire en Dieu, de ne pas s'inquiéter des calories, de flirter et de fumer, de faire l'amour hors mariage, de prendre des vacances, de lire n'importe quel livre, d'aller à l'école gratuitement, de jouer, de rire, de débattre, de se moquer des prélats comme des hommes et des femmes politiques, de remettre les angoisses à plus tard : après la mort. »

Merci, Blackpoodles, de Santa Barbara…

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