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Une charge contre l'humanisme

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C’est bien connu : nous sommes tous des humanistes à présent, n’est-ce pas ? Oubliées, les féroces critiques de Nietzsche, « l’humanité ! Parmi toutes les vieilles femmes, y eut-il jamais vieille femme plus horrible ? » (Le Gai Savoir). Après les deux guerres mondiales et surtout la seconde, rien n’a paru plus urgent que de « refonder l’humanisme ». Les droits de l’homme, on l’oublie souvent, furent brandis par les survivants des grands massacres totalitaires, pour tenter de mettre un terme au « temps des cannibales » (Akhmatova).

L’humanisme, c’était une manière de refuser les injonctions à créer un « homme nouveau », débarrassé des faiblesses de l’ancien modèle, c’était un appel à faire enfin preuve d’humilité et à se contenter de l’humanité telle qu’elle est. Isaiah Berlin a titré « le bois tordu de l’humanité », l’essai dans lequel il tente de montrer comment les « prophètes armés » ont « sacrifié des hommes vivants sur les autels de leurs abstractions ». Il empruntait cette expression à Kant qui a écrit : « D’un bois si tordu dont sont faits les hommes, jamais l’on ne tirera rien de bien droit ».

Car l’humanisme, depuis sa fondation dans l’Antiquité et surtout de sa refondation, au cours de la Renaissance, est une élévation de l’homme, avec sa finitude et ses faiblesses, à la hauteur des anciens dieux. L’humanisme est d’ailleurs inséparable de la doctrine politique qui enseigne que la loi de la cité est celle que les citoyens se donnent eux-mêmes, et qu’il est illusoire de prétendre l’aligner sur une norme révélée et s’imposant de l’extérieur.

Mais l’humanisme, au moins depuis Bacon et Descartes, c’est aussi l’affirmation de la puissance transformatrice de l’humanité – grâce à sa raison et à l’accumulation du savoir. C’est un projet de maîtrise de la nature, conçue comme ressource que la raison humaine pourrait arraisonner – critique que formulaient déjà Horkheimer et Adorno, méfiants envers un humanisme technicien. Citons encore la phrase de Foucault, qui a fait scandale, parce qu’elle était mal comprise, qui conclut Les mots et les choses : « L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine » Il parlait de l’homme comme objet d’étude de la culture européenne, pas de l’humanité, bien entendu.

Bref, j’y reviens, nous sommes tous humanistes. D’ailleurs, l’accusation « d’antihumanisme », brandie ici ou là, comme par Luc Ferry et Alain Renaut contre « la pensée 68 » est terrible et vaut pour condamnation… Mais je voudrais évoquer un philosophe anglais contemporain, John Gray, qui provoque une belle polémique, avec un livre désenchanté, intitulé T he Silence of Animals, On Progress and Other Modern Myths , parce que l’humanisme y est attaqué de front.

Que dit John Gray ? Que l’humanisme est une manière, pour l’animal humain, de se conférer une suprême dignité qu’il ne mérite aucunement . Cette idée est reliée à une autre, plus loufoque encore, et d’origine religieuse, selon laquelle l’ordre cosmique se reflèterait dans l’esprit humain – d’où le mythe de la raison-propre de l’homme. Et qu’enfin, l’humanisme postule l’idée saugrenue selon laquelle l’histoire constitue la saga de l’avancée de l’homme vers une rationalité toujours plus grande. D’où l’attaque en règle qu’il lance, avec ce livre, contre la notion de progrès.

L’accumulation du savoir, le progrès des sciences, qui va s’accélérant n’ont aucune incidence sur une humanité qui se targue, bien à tort, de sa « rationalité ». Les sciences et les techniques ne progressent-elles pas vertigineusement, à l’occasion des guerres ? Quelle est votre position sur la question de l’humanisme ?

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