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Une deep ecology ethno-culturelle ?

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Dézinguer la mondialisation et annoncer le retournement de tendance est très fashion, cet automne. La mode intellectuelle enregistre un grand retour du peuple souverain, de la frontière et de la nation. On ne veut plus se métisser, mais se distinguer, voire se séparer. Invoquez les droits de l’homme, on vous soupçonnera de vouloir envahir la Syrie . C’est, si l’on veut, la revanche de Régis Debray sur Alain Minc.

Et de fait, la crise aura été, c’est vrai, l’occasion d’une étonnante renationalisation de la finance, comme François Lenglet n’a pas de mal à le démontrer dans son nouvel essai, « La fin de la mondialisation ». Même le libéral plus ou moins repenti Michel Guénaire nous promet un redécoupage du monde en identités régionales, entrant en compétition culturelle et commerciale les unes avec les autres. Voir son nouveau livre, « Le retour des Etats ». Le scénario idyllique de Fukuyama – celui du mariage des droits de l’homme et de la démocratie libérale, avec le marché mondial, répandus par contagion, à la planète entière, fait place à la prophétie noire, celle de Huntington et du choc des civilisations.

Du coup, le petit noyau des partisans d’un retour au protectionnisme est en train de s’élargir très vite. Vous faites partie, depuis longtemps, Hervé Juvin, de ce bain idéologique, où, pour parler politique, les anciens partisans de Jean-Pierre Chevènement rencontrent les fans de Nicolas Dupont-Aignan. C’est un endroit sensible de notre idéosphère, puisque s’y croisent des souverainistes de gauche et de droite des indigénistes, défenseurs des cultures réputées « authentiques », épargnées par notre modernité et des différentialistes culturels , pas loin de penser en termes d’inégalité des races humaines ; des réalpoliticiens plus ou moins fascinés par le mythe eurasien et le régime de Poutine et des « anti-impérialistes », persuadés que les attentats du 11 septembre étaient, en réalité, l’œuvre des néoconservateurs ou du Mossad…

Ce n’est pas ce que vous écrivez et votre livre est, par certains côtés, passionnant, comme je l’ai écrit dans Le Point de cette semaine. Cependant, je peux dire que j’en désapprouve à peu près toutes les idées. Pourquoi ?

Parce que vous faites des droits de l’individu, un subterfuge, destiné à saper l’autorité des Etats et de remplacer nos vieux Etats-nations par de simples gouvernorats de l’ordre mondialiste. Parce qu’à vos yeux, « les sociétés multiculturelles laissent une trace de sang dans l’histoire » (192), l’hétérogénéité des appartenances tribales rendant impossible d’autre échange que marchand, d’autre autorité commune que celle de la surveillance, d’autre issue que la séparation géographique. Parce qu’à vos yeux, le contrat est une façon de miner l’autorité du politique (comme chez Carl Schmitt). Parce que vous croyez qu’il ne peut exister de morale que dans le cadre de cultures particulières, et non pas une morale universelle, un droit naturel.

Ce qui vous fait horreur ? L’indifférencié, le métissage, la perte de l’authenticité ethno-culturelle dans le grand bouillon du mondialisme. La porosité et la disparition des frontières, car « quand la frontière disparaît, elle est partout » (dans les immeubles, entre les quartiers). A vos yeux, le développement lui-même n’est qu’un thème de la propagande américaine, destiné à soumettre la nature et les hommes au marché planétaire… Votre écologisme est radical et s’étend aux espèces humaines, dont il s’agirait de protéger la biodiversité.

En réalité, ce débat est bien plus ancien qu’on croit. C’est celui que lancèrent les philosophes romantiques allemands contre les Lumières françaises, au tournant des XVIII° et XIX° siècles. Ils ne croyaient pas en l’universalisme, ils réduisaient l’individu à son contexte historique et culturel . Mais il a été relancé dans des termes inquiétants par la déjà vieille Nouvelle Droite, d’un côté, par l’indigénisme de l’autre. « Le système à tuer les peuples » de Guillaume Faye, l’un des animateurs du GRECE, publié dans les années 80, dénonçait déjà le grand complot américain contre l’Europe des nations… S’agit-il de remettre en circulation, sur une plus vaste échelle, les vieilles idées du paganisme différentialiste ? Dans le contexte actuel d’une montée des ethno-populismes dans le monde entier, et même en Europe, quel rôle peuvent jouer de telles théories ?

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