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Une dynamique de séparatisme régional

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« Aujourd’hui, sur le plan productif, les régions riches n’ont presque plus besoin des régions pauvres de leur propre pays », écrivez-vous, Laurent Davezies. Et l’on conçoit en quoi c’est une bien mauvaise nouvelle pour nos équilibres interrégionaux. Les industries d’autrefois, en effet, se situaient au plus près des mines de charbon dont elles tiraient leur énergie. Mais elles irriguaient progressivement l’ensemble des économies nationales , par la création de sous-traitants et la recherche de nouveaux bassins de main d’œuvre. Ainsi, chez nous, en France, l’industrie, qui était apparue dans le Nord et le Nord-Est, s’est-elle progressivement transférée vers le Sud et l’Ouest.

Mais aujourd’hui, les nouvelles activités créatrices de richesse sont hyper-concentrées dans quelques villes et elles n’ont pas besoin du reste du pays . Exemple : les logiciels dans la Silicone Valley, ou l’audiovisuel à Hollywood, qui ne profite guère qu’à la ville de Los Angeles. Au mieux, les grandes métropoles, ouvertes à la mondialisation, font bénéficier leur arrière-pays de leur création de richesse.

Mais la mondialisation a aussi une face sombre : avec l’ouverture des frontières douanières, les régions pauvres ne consomment même plus les produits fabriqués par les régions riches de leur pays. Comme vous le relevez justement, dans les années 60 et 70, tout le Mezzogiorno italien roulait en Vespa ou en Fiat. Aujourd’hui, ce sont des voitures coréennes ou françaises. « Hier encore », écrivez-vous, « la nature organique de la solidarité (entre régions riches et pauvres) tenait au fait que tout le monde avait besoin de tout le monde. »

Conclusion : les régions riches aspirent à l’autonomie . Non seulement, elles n’ont pas besoin des autres, mais elles s’estiment rançonnées par les régions pauvres. Et se développe une nouvelle tendance à refuser de contribuer massivement à la péréquation interrégionale. Les régions riches préfèrent une politique de redistribution sociale qui bénéficie aux pauvres de la même région.

Conséquence 1 : les luttes de classe se sont déplacées. Elles ont cessé d’être centrées sur les entreprises – sauf liquidation, et plans sociaux, où on essaie de s’en tirer le moins mal possible. Leur enjeu est dorénavant le contrôle de l’Etat redistributeur des richesses.

Conséquence 2 : il se crée une dynamique du morcellement des vieux Etats-nations, minés de l’intérieur par des autonomistes qui tendent, de plus en plus souvent, à réclamer l’indépendance pure et simple, le divorce politique. Ainsi se confirme une tendance générale à l’entre-soi, qui mine nos sociétés .

L’Etat-nation, de dimension réduite, est précisément l’invention politique majeure de l’Europe. Quand les grandes civilisations de l’Asie ou de l’Amérique pré-colombienne étaient fondées sur l’empire – capable d’investir dans de vastes systèmes d’irrigation, l’Europe, elle, a fortement bénéficié de la rivalité et de la concurrence entre ses petites nations chacune cherchant à s’approprier la découverte, l’innovation, qui risquait de favoriser sa voisine.

Et aujourd’hui, quelle est la dimension idéale pour un Etat ? Si le niveau de revenus et de richesses des Suisses est le double exact du nôtre, cela tient-il au système fédéral adopté par ce pays, ou à la petite taille de la Confédération helvétique ?

Le Parlement s’apprête à voter une réforme territoriale . Les principes directeurs étaient simples et clairs : réduire le nombre des régions, afin des acteurs économiques de taille européenne, capables de se spécialiser en orientant l’enseignement supérieur, le développement et la recherche vers des filières sélectionnées faire du département l’échelon de la solidarité sociale créer des intercommunalités afin de mettre les services publics de base à la portée des plus petits villages.

En réalité, le Parlement a détricoté le projet de loi du gouvernement. A coup d’amendements, députés et sénateurs ont multiplié à ce point les exemptions et les exceptions que le texte a perdu sa cohérence. Le principe de compétence générale, source, dit-on, de redondances et de gaspillages, est revenu par la bande.

Mais justement, le modèle que vous proposez exclut la discussion sur ce principe de compétence générale. Celui auquel vous vous référez distingue, pour les budgets publics, trois fonctions : une fonction allocative - les dépenses publiques proprement dites, qui devraient être gérées au plus près des besoins une fonction redistributrice – qui, pour être réellement égalitaire, devrait rester entre les mains de l’Etat et une fonction stabilisatrice – le policy mix, le soutien à la croissance par le budget – dont on peut se demander s’il ne devrait pas être aujourd’hui de compétence communautaire.

Certains critiquent la loi votée aujourd’hui, en disant que la montagne, une fois de plus, accouche d’une souris ? Mais peut-être ne pouvait-il en être autrement, tant, à vous lire, le problème des niveaux de responsabilité était tout simplement mal posé ?

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