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Une école à sélectionner des élites, pour une société de castes

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Philippe d’Iribarne l’a bien montré : la France contemporaine demeure imprégnée de mœurs d’Ancien Régime. En dépit de nos prétentions républicaines à l’égalité et à la solidarité, nous avons construit une société de rangs, d’états, classés selon leur degré de prestige et de noblesse. A chacun de ces états sont attachés une dignité particulière, des honneurs, des avantages, des privilèges.

L’école est le rouage essentiel de cette distribution des honneurs et des rangs. Sa fonction principale semble moins d’éduquer et de former les générations que de sélectionner en leur sein une élite et de distribuer des positions, plus ou moins honorables. Car la France est bien le seul pays au monde - depuis la Chine des mandarins - où on vous demande jusqu’à 70 ans par quelle grande école vous êtes passé entre 20 et 23, quel est le plus haut grade universitaire que vous avez récolté un demi-siècle plus tôt. Tout en haut de la pyramide, la frange étroite des grandes écoles prestigieuses, en bas, les élèves refoulés vers des filières dites techniques, dévalorisées. Encore plus bas, les 20 % d’une classe d’âge qui quittent le système scolaire sans diplôme ni qualification. Ceux-là sont promis au chômage ou aux pseudo-emplois dévalorisés, au temps partiel non choisi, à l’assistanat.

Tant qu’on a pu faire confiance à l’égalitarisme républicain, tant qu’on a pu croire que l’école permettrait de réduire les inégalités sociales de départ, en donnant leur chance aux plus pauvres, le système a inspiré confiance. Mais lorsqu’on constate que l’accès aux grandes écoles est en passe de devenir héréditaire, que l’enseignement supérieur est de règle pour les enfants d’enseignants (90 % d’entre eux), mais l’exception pour les enfants d’ouvriers non qualifiés (31 %), alors le doute s’installe. Quand, en outre, on s’aperçoit que la formation professionnelle, qui pourrait compenser les handicaps de départ, fonctionne en réalité au bénéfice des mieux pourvus et des installés, le découragement guette, la révolte menace.

La caractéristique principale de ce système est qu’il tend à protéger les gens en place, les insiders, blindés par leurs statuts et bien dotés en avantages sociaux, et à faire porter le poids des ajustements, des licenciements en cas de crise, par exemple, sur les sans-grades, les précaires, les derniers arrivés, les plus jeunes.

Ce constat a été fait maintes fois. Mais votre livre, « La machine à trier » en démontre les implications. J’y pioche quelques constats : l’origine ethnique joue un rôle considérable dans le taux de chômage des jeunes. Mais c’est aussi chez les jeunes issus de l’immigration que l’on trouve la plus forte proportion de personnes sorties de l’école sans aucune qualification (37 % contre 17 %). Contrairement à ce qu’on croit, les jeunes ne souhaitent pas prolonger indéfiniment leur adolescence la majorité rêve, au contraire, d’un emploi stable et de fonder une famille. La génération Y est peut-être un mythe : les jeunes valorisent le travail. Pour la majorité des jeunes non-diplômés, il constitue même une « obligation morale ». Les jeunes Français voudraient que « les efforts individuels soient mieux pris en compte » dans l’attribution des revenus et non les seuls diplômes. Et encore : ce sont les moins diplômés qui souhaitent une plus grande flexibilité du travail. Ils commencent à comprendre que les blocages, qui confortent les insiders, les excluent eux-mêmes.

Au cœur de votre constat : notre représentation nationale, qui affiche une moyenne d’âge de 60 ans. La classe politique ne comprend pas les besoins de la génération de ses petits-enfants. Et ceux-ci oscillent entre refus de la politique, voire scepticisme envers la démocratie elle-même, et révolte contre le sort qui leur est réservé.

Remettre la jeunesse au cœur du système politique et social sera l’un des enjeux des prochaines élections.

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