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Une Europe qui n'assume pas son identité

4 min
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Dans La force du vertige, en 1983, André Glucksmann écrivait : « L'Europe ne médite pas ce qu'elle est et conçoit mal de se défendre . » (p. 134)

L’année suivante, c’était il y a tout juste trente ans, deux intellectuels, un Français, Paul Noirot, et un Tchèque, Antonin Liehm, créaient à Paris une revue, Lettre Internationale . L’idée était de faire se rencontrer dans ses pages des écrivains de toute l’Europe, du Nord et du Sud, mais surtout de l’Ouest et de l’Est, alors que le Rideau de fer continuait à couper l’Europe en deux. On pouvait y lire des textes de Vaclav Havel, Gyorgy Konrad, Czeslaw Milosz, Danilo Kis, Iossip Brodsky, mais aussi de Tzvetan Todorov, Milan Kundera, Hans-Magnus Enzensberger, Bruce Chatwin, Jorge Semprun, Norberto Bobbio, Edgar Morin... et Régis Debray. On y dissertait de l’identité européenne, du rôle des intellectuels en Europe on s’émerveillait de ce que, malgré la césure politique de l’Europe en deux blocs antagonistes, les habitudes de pensée soient demeurées communes et partagées, les interrogations identiques.

Rapidement naquirent une version italienne, Lettera Internazionale (en 1985), une version espagnole, Letra Internacional en 1986. La version allemande, Lettre International, lancée en 1988, qui a connu de très grands succès, avec des numéros tirés à 100 000 exemplaires, a fêté l’an dernier son 100 % numéro. Il y eut aussi des versions hongroises et danoises. Mais quand à la maison-mère, française, elle cessa de paraître en 1993. Cela n’intéressait pas le ministère de la Culture, qui la laissa disparaître sans verser une larme, ni un centime. Lorsqu’Antonin Liehm tenta de relancer sa Lettre Internationale, en 1999, la rue de Valois, qui subventionnait quantité de publications sans intérêt et sans lecteurs, estima qu’elle ne méritait aucune aide publique. Et Lettre Internationale disparut pour de bon du paysage français. Aujourd’hui, les tentatives pour désenclaver culturellement un Hexagone où l’on étouffe, sont rares. Citons le magazine Books , qui n’affiche aucune prétention spécifiquement européenne. Nous n’avons pas d’autre occasion de voir les films hongrois – excellents qu’au centre culturel de ce pays.

Je me suis souvent demandé pourquoi notre pays avait ainsi laissé tomber une publication aussi passionnante que nécessaire, Lettre Internationale. J’eus la réponse lorsque, rentrant de Pologne, je rendis visite à la directrice d’une revue dont le titre proclamait l’européanité. « Ce qui m’intéresse dans l’Europe, me dit-elle, c’est l’autre ». Déjà, à cette époque, toute une tradition philosophique entendait déconstruire l’identité européenne, en tant que « logocentrique », avec Derrida, ou la combattre franchement, en tant que prétention néo-impérialiste, avec Badiou.

La question de l’identité européenne, qui apparaissait révolutionnaire, dans les années 80, parce qu’elle tendait à miner le Rideau de fer, est devenue inconvenante à partir des années 90, parce qu’elle semblait refouler « l’autre ».

Ou plutôt, le concept d’identité culturelle européenne est victime d’un double refoulement . Car, de l’autre côté, celui des souverainistes, on redoute qu’elle noie les spécificités nationales.

Si l’Europe reste mal aimée, si les institutions de l’Union européenne ont été incapables d’accompagner la naissance d’un peuple européen, c’est parce qu’elles ont calé devant l’idée de tradition culturelle et d’héritage spirituel communs . La preuve : les concepteurs de nos billets de banque, qui ont renoncé à afficher Leonard de Vinci ou Shakespeare, Mozart ou Velasquez, Kant ou Chopin, Chaplin ou les Beatles. Soit qu’ils aient redouté de blesser tel ou tel sentiment national en ne piochant pas dans son patrimoine, soit qu’ils aient reculé devant une semblable affirmation de soi face au monde.

L’Union a construit un espace de commerce et de droit. Elle a refusé d’assumer une identité substantielle. Elle voudrait se résumer à des principes sympathiques, comme « l’ouverture à l’autre » ou les droits de l’homme. Elle se prend pour l’universel en marche. C’est pourquoi elle a refusé de définir ses limites géographiques – ce qui, paradoxalement inquiète tout le monde. Du coup, elle n’existe pas non plus aux yeux des peuples qui la composent. La preuve : ils s’abstiennent massivement aux élections européennes. Et comme elle n’existe pas, oui, elle « néglige de se défendre ». Mais s’il n’y a pas de défense européenne commune, c’est parce qu’il n’y a pas, non plus, de politique étrangère commune.

Faut-il en prendre son parti, et rapatrier nombre des compétences déléguées à Bruxelles, mais mal exercées par l’UE ? C’est la demande des Britanniques et le sens du vote pour le UK Independence Party – dont les exigences n’ont strictement rien à voir avec la demande de relance par les déficits de la France, contrairement à ce qu’on nous raconte. Ou faut-il continuer à œuvrer pour la mise en commun des moyens au sein d’un noyau dur d’alliés fidèles ?

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