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Une réforme de l'islam en Europe ?

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Dans le numéro de la revue L’histoire, qui sort aujourd’hui, Gabriel Martinez-Gros, professeur d’histoire du monde médiéval musulman, à l’université Paris-Ouest-Nanterre et spécialiste d’Ibn Khaldun, signe un article passionnant consacré au djihadisme à travers les siècles.

Il convient d’abord, estime-t-il, de se débarrasser du lieu commun médiatique commode : les islamistes qui commettent des attentats en Europe et des crimes de guerre au Moyen-Orient et en Afrique, n’auraient « rien à voir avec l’islam ». Trop facile.

« Ceux qui expulsent les djihadistes de l’islam, écrit-il, commettent la même erreur intellectuelle que leurs ennemis : ils font de l’islam une réalité éternelle et intangible, ils l’essentialisent. » En réalité, poursuit le professeur de Nanterre, « l’islamisme est l’expression politique la plus consistante du monde musulman depuis près d’une quarantaine d’années ». Et de proposer une lecture Ibn Khalduniste des phénomènes de violence sectaire qui se réclament du djihad, ces temps-ci, d’al-Qaïda, en Afghanistan à Daech en Syrie et Irak, en passant par Boko Haram au Nigéria, les Chebab somaliens, Aqmi dans le Maghreb : au marge des empires, les friches sont livrées aux tribus pillardes.

Le djihadisme relève-t-il plutôt d’un tiers-mondisme qui aurait mal tourné, ou d’un fantasmatique « retour à l’islam des origines », interroge ensuite Martinez-Gros ?

Si la révolution iranienne chiite de 1979 héritait de bien des composantes de l’anti-impérialisme dans lequel avaient baigné ses dirigeants, tel n’est pas le cas des djihadistes actuels. S’ils s’inventent un islam d’une rigueur mortifère , c’est en prenant bien soin de sélectionner dans cette tradition inventée tout ce qui peut heurter l’humanisme occidental : ils justifient l’esclavage, ils vomissent la démocratie comme la révolution ou la nation les Constitutions et les droits de l’homme. Afin de séparer radicalement les musulmans tombés sous leur coupe despotique du reste de l’humanité . L’’universalisme leur est odieux. Leur mot-clé, c’est le djihad, le « martyre ».

Cette véritable révolution conservatrice qui s’est emparée de l’islam , c’est précisément l’adversaire que vous combattez, vous-même, Abdennour Bidar, avec votre projet philosophique d’un existentialisme musulman. A un islam conçu comme soumission à un Dieu lointain et terrible, absent du cœur des hommes, vous opposez un islam moderne de perfectionnement personnel, basé sur la conscience individuelle et la raison à une fidélité inconditionnelle à la communauté des croyants dont on hérite par la fatalité de sa naissance, vous entendez substituer le libre choix à l’observance pointilleuse de règles dont on ne comprend pas le sens, une spiritualité personnelle.

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Votre projet est terriblement ambitieux. Constatant l’épuisement de l’humanisme occidental – je vous cite : « il semble ne plus y avoir d’homme derrière les droits de l’homme – vous prétendez qu’une relecture des textes musulmans pourrait contribuer l’émergence d’un humanisme universaliste pour le XXI°siècle. Il y aura du boulot.

Comme l’expliquait Abdelwahab Meddeb, la pensée musulmane, qui s’était développée entre les VIII° et X° siècles, dans un dialogue avec la philosophie grecque, s’est figée au X°, avec la persécution du mutazilisme et la fermeture de l’ijtihad la répudiation de la philosophie, par le calife abbaside Abdul Qadir. Contrairement aux textes sacrés du judaïsme et du christianisme, le Coran fut décrété parole même de Dieu . A partir de là, son interprétation demeure donc condamnée et toute innovation théologique est considérée comme une impiété.

Mais on n’arrête pas la marche de l’histoire par des fatwas. Le monde musulman d’aujourd’hui n’est pas celui du X° siècle.

Dans le courant du XX° siècle, dans un dialogue avec la modernité, portée alors par l’Europe, un penseur tel que l’Egyptien Ali Abderraziq , a pu écrire que les musulmans pouvaient parfaitement s’inspirer « des systèmes dont la solidité est prouvée, pour créer des Etats séparant le spirituel du temporel ». Plus près de nous, l’immense penseur algérien et professeur à la Sorbonne Mohammed Arkoun et le grand intellectuel démocrate tunisien Mohamed Charfi , tous deux décédés récemment, portaient, parmi d’autres, un projet d’islam des Lumières. On a pu croire que les Printemps arabe, en délivrant les écrivains de la censure, allaient favoriser une nouvelle mise à niveau de l’islam. Mais à l’exception de la Tunisie, le Printemps arabe a partout échoué.

C’est pourquoi la Réforme de l’islam va devoir s’accomplir à l’abri des libertés que l’Europe a conquises. Chez nous, en France, on remarque que ce mouvement est marqué par des figures de l’envergure de l’islamologue Rachid Benzine , l’ancien grand mufti de Marseille Soheib Bencheik , l’anthropologue et historien Malek Chebel , et vous-même, Abdennour Bidar , jeune philosophe qui proposez une philosophie fondée sur un Coran, « lu comme s’il venait de t’être révélé » et donc à redécouvrir.

Dans le numéro de mars de Philosophie Magazine, on lira un entretien passionnant que vous avez eu avec le philosophe Rémi Brague. Il dit : « La différence entre islam et islamisme est une différence de degré, pas de nature. Que doit faire l’islam ? Pour que nous fassions bon ménage avec lui, il doit faire le ménage . C’est aux musulmans eux-mêmes de se protéger de l’islamisme. »

On voit bien se dessiner les camps : le vôtre, celui de la modernisation, et celui d’en face, avec son utopie d’un retour en arrière de 13 siècles, au nom de l’authenticité. Parmi la majorité silencieuse des musulmans d’Europe, quel est celui qui est le plus écouté ? Le plus séduisant ? Ou le plus menaçant ?

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