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Une syrizite aigüe

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Souvenez-vous de l’euphorie qui régnait, lundi, sur ce même plateau : on se félicitait, on se congratulait, on s’embrassait. On s’écriait en chœur : adieu l’austérité, adieu le long jeûne de carême. La méchante chancelière, qui s’était trop longtemps dressée entre nous et le bonheur avait enfin trouvé à qui parler. Un nouvel Alcibiade nous était arrivé de Grèce, jeune, beau et follement audacieux. Par lui, une aube nouvelle avait paru qui allait bientôt éclairer l’Europe entière, en commençant par l’Espagne, en décembre. Ma grippe même, fut attribuée à une somatisation : j’aurais été frappé de syrizite aigüe, suggéra Marc Voinchet.

Le jour même, la réunion des ministres des finances de la zone euro commença à doucher ces folles espérances. « Nous n’allons pas offrir à la Grèce une dispense de ses remboursements », résuma le Finlandais Alex Stable, « mais nous sommes prêts à discuter d’une extension du plan de sauvetage et d’un allongement des maturités. Mais cela ne change rien au fait que la Grèce doit continuer ses réformes économiques. » Même son de cloche chez son confrère irlandais : OK pour rendre la dette moins onéreuse, pas question de la rayer d’un trait de plume.

En l’état, le service de la dette est déjà très avantageux pour la Grèce. Et il fait des envieux. Au nom de quoi devrait-il être à nouveau réaménagé ?

C’est que, nous dit-on, Syriza a été élu, sur la base d’un programme social très ambitieux, qui tourne le dos à la dévaluation interne, imposée par la troïka. A priori, faire retrouver au SMIC son niveau d’avant-crise, donner un 13° mois aux retraités vivant d’une retraite modeste, ou offrir l’électricité gratuitement aux 300 000 ménages les plus modestes, cela ne devrait choquer personne.

A condition, bien sûr, que ce soit l’Etat grec qui finance ces dépenses nouvelles , en prélevant des sommes équivalentes en impôts nouveaux sur les contribuables grecs. Or, Tsipras a également promis une baisse des impôts locaux et la réduction de certaines taxes, notamment sur le fuel domestique. Où compte-t-il trouver les 12 milliards annuels supplémentaires nécessaires ? En faisant payer les riches, nous dit-on… On verra. Syriza a aussi promis de créer 300 000 emplois, notamment dans le public, afin de lancer un programme de grands travaux, au coût estimé à 5 milliards. Même question. Faire de la relance en Grèce, avec l’argent des autres , il ne saurait en être question. En tout état de cause, l’Union n’en a plus les moyens.

S’il s’agit de faire payer l’Europe, la réponse sera donc négative. Et Berlin ne sera pas isolé. Non seulement, les pays du Nord de l’Europe sont échaudés, mais des Etats tels que l’Irlande ou l’Espagne, qui ont consenti des efforts importants pour assainir leur propre situation comprendraient mal que ces mêmes efforts soient évités aux seuls Grecs. La Grèce est déjà la première bénéficiaire du Fonds européen de stabilité financière , qui a versé 141 milliards d’euros à Athènes depuis 2010 et détient 40 % de la dette publique du pays.

Les Européens découvrent que leurs Etats ont prêté beaucoup d’argent à la Grèce, à des taux très bas et à très long terme, afin d’aider leurs banques à se dégager ce bourbier. Si la Grèce fait défaut, cet argent serait bel et bien perdu et il sera mathématiquement soustrait de la richesse nationale. En ce qui nous concerne, nous serions moins riches de 615 euros par Français.

Tsipras aborde les négociations avec une demande précise : un moratoire de cinq ans durant lesquels, les créanciers du pays renonceraient à tout remboursement, en attendant le retour de la croissance.

La réponse risque d’être d’autant plus glaciale que les partenaires de la Grèce croient se reproduire un scénario qu’ils ont déjà connu.

De 1993 à 2007, puis à nouveau d’octobre 2009 à novembre 2011, le pays a été gouverné par le PASOK, ce parti de gauche patriotique, qui a appliqué un programme qui ressemble beaucoup à celui de Syriza aujourd’hui. Déjà, à cette époque, il était question de relancer la croissance par les déficits , de creuser provisoirement la dette publique, afin de mieux la rembourser plus tard. On connaît le résultat : une dissimulation budgétaire de grande ampleur , le clientélisme, avec l’embauche massive de protégés dans la fonction publique, la corruption, l’évasion fiscale hors de toute mesure… l’emballement de la dette qu’il a fallu « restructurer » deux fois pour éviter la faillite à l’Etat grec.

Aujourd’hui, Syriza est guetté : on s’attendait à ce qu’il forme une coalition avec le parti de centre-gauche pro-européen Potami. Il a préféré s’appuyer sur le parti souverainiste des Grecs indépendants, issus d’une scission de droite de la Nouvelle Démocratie. Un parti dirigé par un homophobe antisémite … C’est un signal inquiétant : il semble bien que le nationalisme grec soit aux commandes, avec en outre, des sympathies poutiniennes au moins égales à celles de Marine Le Pen.

Bref, un parti populiste vient de gagner les élections dans un pays qui venait à peine de renouer avec la croissance, au prix de sacrifices immenses. Les bonnes âmes prédisent au PS un destin digne du PASOK si le gouvernement persiste dans sa ligne dite « sociale-libérale ». Est-ce vraiment à Syriza que ressembleront les partis de gauche du Sud de l’Europe dans les années à venir ? L’alternative au système politique qui a prévalu en Europe, faisant alterner un parti de centre-droit et un autre de centre-gauche, d’accord sur l’essentiel, est-elle l’alliance des populismes de gauche et de droite ?

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