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Velazquez, une découverte

3 min
À retrouver dans l'émission

Certains auditeurs s’énervent de m’entendre parler, chaque matin, non sans un certain aplomb, de sujets dont ils ne peuvent deviner que, j’ignorais parfois les bases avant la veille. Ici ou là, on m’accuse d’avoir des avis sur tout . Pour ma défense, je répondrais que j’avais décidé, très jeune, de ne jamais rien faire d’autre dans la vie qu’étudier. Mon père, pressentant en moi cette dangereuse inclination aux études perpétuelles, avait découpé à mon intention un dessin d’humour, que j’ai gardé longtemps. Il représentait un vieillard chenu assis à l’écart, tandis que son épouse confiait à une amie : « le temps qu’il obtienne ses diplômes, il avait passé l’âge de la retraite ».

Oui, j’ai eu l’occasion de m’intéresser à bien des choses. Dans un certain désordre. J'ai perdu bien des soirées en bibliothèque. Mais je ne suis pas devenu, pour autant, Pic de la Mirandole. Ainsi, pour poursuivre sur le ton de la confidence, je n'ai aucun avis sur Diego Velazquez, dont j’ignorais à peu près tout. Il ne fait pas partie de mes peintres préférés - qui sont Dürer, Rembrandt, Vermeer, Corot, David Caspar Friedrich, Dante Gabriel Rossetti, Monet, Braque, Max Beckmann, Hopper et Bonnard.

J’avais une bonne excuse : sur les 120 œuvres environ qui nous restent de Vélazquez, 50 sont exposées au Prado, une dizaine dans d’autres musées espagnols, une dizaine encore sont au Musée d’histoire de l’art de Vienne, une vingtaine dans différents musées des îles britanniques et une autre vingtaine aux Etats-Unis. Aucune au Louvre, ou dans un autre musée français. Je n’aurai plus d’excuse alors que s’ouvre demain, au Grand Palais, la première grande exposition du plus célèbre des peintres de l’âge d’or espagnol.

De Velazquez, j’ai lu qu’il avait su dépasser l’opposition entre le baroque et le classicisme, en utilisant le meilleur de l’un (le clair-obscur des baroques), le et du classicisme, la précision du trait et le sens de la mesure). J’admire que ce peintre officiel, portraitiste de la cour de Philippe IV, chargé de toute sorte de fonctions auprès de son monarque, comme surintendant, puis aide de chambre, et enfin maréchal de cour, ait traité avec la même dignité des scènes d’auberge, comme le Festin de Bacchus et des thèmes religieux, comme son Saint Thomas d’Aquin réconforté par les Anges qu’il ait accordé le même soin à ses portraits de bouffons qu’à ceux des grands du Royaume . Son portrait d’Innocent X, pourtant sans complaisance, est tellement réaliste que, selon la légende, un camérier pontifical, qui passait devant pour la première fois, fit la génuflexion et se signa.

Mais si j’ignorais tout de Vélazquez, j’avais du moins gardé en mémoire l’extraordinaire prologue consacré aux Ménines par Michel Foucault, dans Les mots et les choses. Vous vous souvenez peut-être de sa démonstration : le vrai sujet du tableau, celui que regarde le peintre en plein travail et vers lequel est tournée l’infante, au centre, n’est visible qu’en reflet dans le miroir qui se trouve au fond de la scène et auquel tous les personnages tournent le dos. C’est le couple royal en personne, Philippe IV et Marianna. « Le miroir, écrit Foucault, assure une métathèse (ou permutation) de la visibilité qui entame à la fois l’espace représenté dans le tableau et sa nature de représentation il fait voir, au centre de la toile, ce qui, du tableau, est deux fois nécessairement invisible. » Aux yeux de Foucault, ce tableau, parce qu’il soustrait aux regards son sujet, manifeste « l’essence même de la représentation ». En élidant le motif, rappelé simplement au fond, en miroir, Vélazquez aurait ainsi livré une réflexion sur l’acte même de représenter.

Qu’en aurait pensé Velazquez, apparemment un homme très intelligent, qui avait médité sur son art, en étudiant ses devanciers, à Rome ?

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