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Vers un nouveau Mai 68 ?

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Printemps arabes, mouvement des Indignés, Occupy Wall Street, place Taksim, manifestations monstres à Sao Paulo, Brasilia, Rio… Comme à la fin des années 60, on a l’impression d’assister à un feu de brousse. Lorsque l’incendie semble s’éteindre ici, il repart là. Quelque chose couve dont nos outils conceptuels, dépassés par la nouveauté de la chose, ne rendent compte que de manière encore très imparfaite. On parle d’aspiration à la dignité, de cherté de la vie, de nouvelles classes moyennes éduquées, d’indignation face au cynisme du monde de la finance, fauteur de crise, mais aussi face aux politiciens corrompus…

Comme en 68, la tentation est forte de tout mélanger , de ne tirer qu’un seul fil directeur, aussi vague et approximatif soit-il, pour tenter de coiffer d’un même chapeau des mouvements sociaux très disparates.

En 68, on parlait de « lutte des classes », alors qu’on avait manifestement affaire à un mouvement générationnel et à un mouvement étudiant. Le slogan « pouvoir ouvrier », par lequel certains ont cru unifier les aspirations exprimées de part et d’autre du rideau de fer, tombait carrément à côté de la plaque. Quant au concept élastique de « contestation », sa compréhension tendait vers le zéro. Qu’avaient de commun, en effet, le Mars 68 polonais - occupation des universités pour protester contre l’interdiction, par le pouvoir communiste, d’une pièce du répertoire romantique dans laquelle étaient conspués le tsar et les Russes -, et les manifestations du SDS allemand de Rudi Dutschke contre la venue du chah d’Iran en 67 ?

Milan Kundera a protesté contre l’assimilation du Printemps de Prague, mouvement de classes moyennes modérées, à notre Mai 68, encore fortement inspiré par l’idéal communiste, dans ses versions trotskistes et maoïste. Difficile pourtant de ne pas relever la solidarité des étudiants américains, qui venaient d’affronter la violence policière, lors de la Convention démocrate de Chicago, en août 68 avec les étudiants mexicains, massacrés (plus de 200 morts) par un pouvoir acharné à maintenir « ses jeux olympiques » le 2 octobre de la même année : massacre de Tlatelolco.

Qu’avaient en commun tous ces mouvements ? En termes marxistes, on pourrait hasarder la thèse suivante : les superstructures retardaient sur le développement des forces productives. Les codes moraux, la législation, le système politique, la pédagogie… tout semblait vieux et périmé. Ce qu’avait fort bien résumé, à l’époque, Abbie Hoffman, le co-fondateur du Youth International Party, en écrivant : « nous allons sur la lune et nous avons inventé la télévision en couleurs, mais on nous fait vivre comme au XIX° siècle ».

On pourrait hasarder une thèse voisine, face aux différentes versions du « Printemps » actuel. Le Brésil, comme la Turquie, sont deux exemples de « miracle économique ». Les équipes dirigeantes, le PT de Lula et l’AKP d’Erdogan, ont joué avec succès l’intégration de leur pays dans la mondialisation. Les deux pays ont connu, de ce fait, pendant une décennie des taux de croissance phénoménaux, qui ont permis un gonflement spectaculaire de leurs classes moyennes . Or, celles-ci manifestent à présent un fort désir de participation politique et une aspiration à des services publics de qualité, alors même que la croissance de leurs pays connaît une pause et que le retour de l’inflation menace leur pouvoir d’achat. Elles se reconnaissent de moins en moins dans le système politique en place, sans être capable cependant de définir une alternative.

Il y a, d’ailleurs, dans ces mouvements, un aspect explicitement « anti-politique », qui les fait échapper aux tentatives de « récupération » qui menaçaient constamment ceux de 68.

Le symbole de ces « printemps » - appellation encore plus vague que la « contestation » de 68 - c’est le téléphone portable . Il symbolise l’accès d’immenses masses de personnes à la communication instantanée leur connexion aux réseaux sociaux qui leur servent de forum démocratique – équivalent de l’assemblée générale – et permettent la mobilisation de foules immenses leur capacité à rendre compte de ce qui se passe dans les rues. Comme la télévision en couleurs semblait à Abbie Hoffman la preuve que le vieux monde corseté était condamné, le téléphone portable, brandi par ces centaines de milliers de jeunes à travers la planète, annonce une révolution que nous sommes encore incapables de nommer .

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