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Vincent Peillon, un intellectuel en politique, peut-il faire un bon ministre de l'Education nationale ?

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Il y eut des époques, dans notre pays, où le personnel politique, provenait largement du milieu intellectuel. Cela débute avec la monarchie de Louis-Philippe, recrutant trois de ses principaux ministres, François Guizot, François Villemain et Victor Cousin parmi les grands professeurs du Collège de France. Chacun d’entre eux avait vu ses cours interdits sous la Restauration, pour cause de libéralisme ils prirent une belle revanche en devenant successivement tous les trois ministres de l’Education entre 1830 et 1848...

Certes, le Second Empire finissant couvait des intellectuels préparant la République et vous avez montré, Vincent Peillon, ce que celle-ci doit au courant spiritualiste issu de Victor Cousin et qui, via Charles Renouvier et Ferdinand Buisson, influença considérablement l’école laïque de la III°. Mais dans l’ensemble, les intellectuels, on les tint à l’écart du gouvernement. Certes encore, le grand Jaurès , qui domine le socialisme français et tente d’en concilier les courants, au tournant des XIX° et XX° siècle, normalien et agrégé de philosophie, était un authentique intellectuel. Mais il ne gouverna pas.

C’est avec le Cartel des gauches de 1924 qu’on voit s’affirmer la « République des professeurs ». Et ici, encore, c’est « un triumvirat » - comme dit Thibaudet - qui l’incarne : Edouard Herriot , brillant agrégé de lettres, Paul Painlevé , professeur de mathématiques à la Sorbonne, Léon Blum , normalien et conseiller d’Etat.

Force est de constater que les intellectuels n’ont guère fourni de personnel à la IV° République – elle recrutait plutôt chez les avocats, les médecins, les professeurs de lycée.

Quant à la V°, on peut la considérer comme l’occasion d’une prise de pouvoir de l’Etat par ses propres serviteurs : c’est la République des énarques .

C’est en cela que vous faites figure, dans notre paysage politique, de spécimen d’une espèce disparue – un authentique intellectuel en politique .

Or vous savez ce que Tocqueville, puis Taine en ont dit : ce sont des gens qui ont le goût des spéculations abstraites , des théories générales, et qui se trouvent tout embarrassés face aux complexités du réel et à ses inattendues résistances. Dans votre cas, nous verrons bien…

Vous êtes un intellectuel et nous avons, avec Julie Clarini, dans Le Grain à Moudre, donné aux auditeurs de France Culture, l’occasion de prendre connaissance de vos travaux, de vos ouvrages. Que nous dites-vous dans vos livres ? J’ai cru comprendre, pour résumer votre pensée politique, que vous preniez congé d’abord des politiques fondées sur les philosophies de l’histoire. Non, il n’existe pas de « sens de l’histoire » indépendant de la volonté consciente de ses acteurs , dont seuls quelques initiés connaîtraient la direction, comme le croyaient les marxistes. Mais vous prenez également vos distances avec les théories de la sécularisation – le « gauchetisme », pour donner un nom. Cette philosophie, selon laquelle l’accomplissement de l’idéal démocratique d’autonomie consisterait à sortir enfin et pour de bon de la vision religieuse du monde, bref à enterrer Dieu. Car ceux qui proclament la mort de Dieu sont enclins à vouloir aussi la mort de l’homme ou à rêver, pour lui, à de dangereuses métamorphoses : « hommes nouveaux » ou « surhommes ».

Au contraire, on vous sent tenté par deux idées susceptibles de refonder la pensée républicaine. D’un côté, l’évocation d’un « spiritualisme républicain », qui convoquerait une espèce de Dieu absent, mais dont la Création inachevée réclame la collaboration d’un homme co-créateur. De l’autre, la réhabilitation d’un filon idéologique qui existait dans le socialisme français avant sa conversion au marxisme par Jules Guesdes et consort : un socialisme libéral , capable de combler les deux aspirations contradictoires de nos contemporains : l’auto-institution de la société et l’émancipation de l’individu.

Concrètement, par quel genre de politique ces idées, si elles sont bien les vôtres, pourront-elles se traduire, si vous faites, dans deux mois, votre entrée dans un gouvernement ? Entre la philosophie et la gestion au quotidien d’un grand ministère, il y a, comme on dit, de la marge…

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