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Vladimir Poutine, idéologue "pan"

4 min
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On peut bien se moquer des pesants travaux de Lénine sur la nature de la matière, de ceux de Joseph Staline sur l’application du marxisme à la linguistique, mais imagine-t-on, leurs contemporains Raymond Poincaré et Alexandre Millerand, Camille Chautemps et Albert Lebrun signer des traités de philosophie, disserter sur le roman réaliste et le sens de l’histoire ? Tandis que nos dirigeants sont obsédés par la gestion économique au point d’en perdre tout sens historique, leurs homologues russes paraissent obsédés de grands débats intellectuels. Ils sont désireux d’inscrire leur action dans le cadre d’une philosophie générale . De là, un penchant aux vastes systèmes et aux fumeuses abstractions qui peut se révéler dangereusement mortifères. Mais lorsqu’on a affaire à un dirigeant disposant d’un pouvoir aussi impressionnant que Poutine et que celui-ci nous considère comme ses adversaires, mieux vaut savoir ce qu’il a derrière la tête.

Première observation : comme nous tous, Vladimir Poutine est tributaire de la culture politique dans laquelle a baigné sa jeunesse, celle de ses années de formation. Dans le cas de cet ancien colonel du KGB, il s’agit de l’URSS de la crise et du déclin celle où personne ne croyait plus sérieusement au communisme, mais où il fallait faire semblant pour réussir. Une société spartiate, militarisée, unie par le glorieux souvenir de la victoire sur le nazisme et du prix de sang auquel elle avait été payée. De ce fait d’arme, les Soviétiques inféraient l’idée que les Russes ont un droit moral sur les peuples libérés du nazisme . C’est le complexe du grand frère.

Pour autant, la pensée de Poutine n’est pas figée. Elle s’est cristallisée lentement, écrivez-vous, sous diverses influences, pour aboutir à une sorte d’idéologie de « révolution conservatrice », comparable à ce qu’on a connu en Allemagne avec Oswald Spengler, Moeller van den Bruck ou Carl Schmitt dans les années 1920/30. Poutine a procédé à la résurrection d’un penseur conservateur et même fascisant oublié, Ivan Ilyine , mort dans l’immigration. Il pioche aussi ses idées dans Nikolaï Danilevski , une espèce de précurseur de Samuel Huntington, qui pensait les relations internationales en termes d’affrontements entre des blocs de civilisations et qui, comme l’Américain, dénonçait l’illusion d’une homogénéisation du monde sur le modèle occidental. Danilevski considère le peuple russe comme élu par Dieu pour préserver une authenticité culturelle et une « énergie vitale », dont l’Occident, frivole et abâtardi, serait désormais dépourvu.

Vous êtes beaucoup plus réservé sur l’influence que l’on prête à Alexandre Douguine sur Poutine. Ce fumeux théoricien d’extrême droite qui a repris à son compte les théories « eurasiatiques », qui voit la main de l’Antéchrist dans la mondialisation, la démocratie… et l’homosexualité, serait considéré avec méfiance au Kremlin. Pourtant, ses prédictions sur la nécessité de remettre au pas la Géorgie et l’Ukraine, tentées par la voie occidentale, afin de développer un « projet impérial » russe , sonnent étrangement familières dans le contexte de l’annexion de la Crimée et de l’invasion de l’est ukrainien par la Russie. Et les théories de Lev Goumilev, célébrant « la grande culture de la steppe », servent le même dessein. Or, Poutine l’a étudié.

Mais on ressort de la lecture de votre livre, Michel Eltchaninoff, assez perplexe. Les ambitions de Vladimir Poutine paraissent en effet contradictoires entre elles. C’est qu’elles ressortissent de logiques qui ne sont pas compatibles.

Il y a un projet panrusse , qui fait de Moscou la protectrice attitrée des Russes ethniques, voire même de russophones, partout où ils se trouvent – du Kazakhstan à l’Estonie. Il y a le projet d’un empire panslave orthodoxe , dont feraient partie, cette fois, outre la Biélorussie et l’Ukraine, mais aussi la Bulgarie et – pourquoi pas ? - la Serbie. Il y a l’Union eurasienne , pendant et rivale de notre Union européenne, qui ne saurait se confondre avec l’orthodoxie, sous peine d’écarter les ex-républiques soviétiques musulmanes. Il y a enfin, l’ambition propre à Poutine de fédérer sous son autorité tous les conservateurs européens dans une même croisade pour les valeurs familiales, chrétiennes et nationales, contre l’homosexualité, internet et le cosmopolitisme.

Le seul dénominateur commun à tous ces plans, c’est l’hostilité envers l’Occident, l’Europe, ce que nous sommes. De tous ces plans mirobolants, quel est celui qui présente le plus de danger pour nous ? Et que faudrait-il faire pour que les Russes cessent de nous considérer comme leurs ennemis ?

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