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Vrais et faux think tanks

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J’apprends, Anne Hidalgo , que vous avez créé votre think tank. Il s’intitule « Oser Paris ». Et vous en avez confié la responsabilité à Jean-Louis Missika, que nous autres, journalistes, avons souvent mis à contribution pour ses compétences en matière de médias. Hervé Gardette le disait hier : la lecture des think tanks fait partie de mes activités professionnelles, en tant qu’animateur d’une chronique sur cette antenne, l’hebdo des idées, chaque vendredi à 17 h 55 et en tant que journaliste dans la presse économique. Pour avoir longtemps déploré la faiblesse de la France sur ce front, j’aurais donc toutes les raisons de me réjouir de voir la candidate du parti socialiste à la mairie de Paris saisir l’intérêt de disposer d’une telle « boîte à idées ». Et pourtant quelque chose me chiffonne et je vais vous dire pourquoi.

Qu’est-ce qu’un think tank ? C’est un réseau d’experts destiné à mobiliser la société civile au service de la résolution de problèmes qui la concernent. La formule a été imaginée par des Anglo-saxons au tournant des XIX° et XX° siècles, avec la Fabian Society londonienne, qui a longtemps fourni en idées de réformes, la gauche britannique puis le Carnegie Endowment for International Peace , aux Etats-Unis, qui demeure, aujourd’hui encore, l’une des meilleures sources d’analyse en matière de politique internationale.

Il y aurait, à l’heure actuelle, environ 6 600 think tanks répartis dans 182 pays.

Chez nous, par tradition, l’Etat s’occupe de tout et l’idée d’aller chercher des idées de réformes dans la société civile paraît encore quelque peu incongrue. Avec ses centres de recherches, ses laboratoires universitaires, ses agences, ses hauts comités, et ses hautes autorités, l’Etat détient un monopole de fait de l’expertise. Et même s’il lui arrive de laisser les partenaires sociaux négocier entre eux des réformes du droit du travail, c’est le Parlement qui rédige in fine la loi, comme on le voit, en ce moment avec l’accord-emploi.

Quand les décideurs politiques prétendent aller consulter la société – par exemple dans des comités de quartier – c’est rarement pour écouter, mais bien plutôt pour communiquer : ils viennent expliquer des décisions déjà prises. Pour des raisons qui tiennent à notre culture politique, la communication tend à descendre du sommet (ceux qui savent) vers la base (ceux qui appliquent). L’idée d’une expertise collective , mise en avant par le web 0.2 et les partisans de la démocratie participative, n’a guère pénétré notre classe politique. Une exception notable, Désirs d’avenir , lancé par Ségolène Royal au profit de sa campagne aux élections de 2007. Mais Désirs d’avenir n’a jamais pris la forme d’un think tank constitué le site avait une vocation de témoignage, de prise de parole.

Dans les pays anglo-saxons, germaniques ou scandinaves, familiarisés depuis longtemps avec cette formule, on qualifie souvent les think tanks « d’universités sans étudiants » ils réalisent spontanément ou sur commande, des études de haut niveau, débouchant toujours sur des propositions concrètes. Les uns sont dévolus à la promotion d’une cause spécifique, comme la défense de l’environnement, la promotion des droits de l’homme, ou la gestion de l’Etat-providence. Plusieurs se comportent en réalité comme des instituts de recherche au service des partis politiques, pour lesquels ils mobilisent des compétences parfois pointues. Ils ont alors l’immense avantage de pouvoir lancer des idées neuves, originales, des ballons d’essai , que le parti en question peut ou non faire sienne.

A quelle catégorie appartient « Oser Paris » ? C’est, me semble-t-il, une institution d’une tout autre nature, telle que de nombreux dirigeants politiques en ont créées, ces derniers temps, comme Jean-François Copé, avec Génération France et Nathalie Kosciuszko-Morizet avec Action Durable Novatrice : de simples relais de communication sur internet. Baptiser « think tanks » de tels instruments risque de brouiller les cartes et de décrédibiliser les vrais – Terra Nova, Fondation Jean Jaurès, Fondapol, IFRAP, etc.

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