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Portrait de l'historien Christian Ingrao en 2019

Christian Ingrao : "Si on veut comprendre la violence, il faut s'intéresser à ceux qui l'opèrent"

59 min
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Historien de la Seconde Guerre mondiale, Christian Ingrao a choisi d’explorer le champ de la violence du nazisme, où les archives sont lacunaires. Pourquoi choisir l'histoire ? Quel est l’originalité de son questionnement et de sa recherche ? Au micro d'Anaïs Kien, l'historien fait sa Masterclasse.

Portrait de l'historien Christian Ingrao en 2019
Portrait de l'historien Christian Ingrao en 2019 Crédits : Hannah Assouline - éditions Le Cerf

Spécialiste de la violence nazie et de ceux qui l'ont mise en place avant et pendant la Seconde guerre mondiale, Christian Ingrao a publier un certain nombre d'ouvrages. Parmi ceux-là, on peut citer Croire et détruire : les intellectuels dans la machine de guerre SS, paru en 2010, et en 2016, il choisi un titre provocateur : La promesse de l'Est, espérance nazie, et génocide (1939-1943). Il a également publié en 2019 une conversation avec le philosophe Philippe Petit aux éditions Le Cerf, et la même année, il signe une tribune remarquée, intitulée Le courage de la vérité, sur la composition de la commission d'enquête mise en place par l’État sur les responsabilités françaises dans le génocide du Rwanda. 

Christian Ingrao s'intéresse très tôt aux violences nazies, à une période où les travaux se penchaient en majorité du côté des victimes. Lorsqu'il décide d'écrire sa thèse sur le nazisme, il n'y a pas de spécialiste du sujet mais depuis, selon Christian Ingrao, ils sont "non pas une armée, mais un commando, où il y notamment Johann Chapoutot."

Le choix (utile) de l'Histoire

Quand j’étais jeune, je faisais beaucoup de soirées étudiantes à Clermont-Ferrand, on était à une soirée d'ingénieurs, et j'étais avec quelques ami.es historien.nes. Et il y a un ingénieur qui demande à une amie : « A quoi tu sers toi? ». Et elle lui a répondu « Tu sais, toi tu existes depuis le 18ème siècle, moi historienne, j'existe depuis que l'homme a inventé la tombe. Mon métier à moi est de faire le lien entre le passé et le présent, entre ceux qui étaient, et ceux qui ne sont plus désormais, et les prochain, ceux qui vont arriver ». Cette définition de l'Histoire comme lien entre le passé, le présent, et le futur, qui est une définition anthropologiquement religieuse, et bien c'est la mienne. On gagne beaucoup moins que des ingénieurs, mais on est beaucoup plus utiles.          
Christian Ingrao

La Seconde Guerre Mondiale : un paradigme dans la recherche, et dans l'espace médiatique

L'hyper présence de la Seconde Guerre Mondiale dans les médias et dans les programmes de divertissement, ont pour conséquence une hyper-sollicitation des historiens pour y répondre, sur des sujets encore très sensibles aujourd'hui. Christian Ingrao choisit de ne pas y répondre ... 

La première chose que j'ai faite, c'est d'inventer un répondeur automatique. J'essaie de ne pas intervenir sur ces choses là dans les médias. Par contre, quand j'ai des chiffres, je les donne volontiers aux journalistes, mais je ne veux pas intervenir dans l'espace publique, je le fais le moins possible. Qu'on le veuille ou pas, la demande sociale est là, et nous historiens du temps présent, nous ne sommes jamais seuls sur nos champs. Il y a toujours d'un côté le témoin, un premier acteur légitime. Mais sur le nazisme, on a toujours un juge d'instruction, un policier et un espion sur le dos. Il faut toujours composer avec ces gens-là.          
Christian Ingrao

La synthèse impossible d'une Histoire de l'Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale ? 

Christian Ingrao continue à affirmer l'existence et l'historicité de la Seconde Guerre Mondiale à l'Est. On est encore focalisés sur l'occupation des nations de l'Ouest de l'Europe. C'est une porte qui résiste à l'ouverture pour l'étude et pour la connaissance, y compris du grand public, de la Seconde Guerre Mondiale et des massacres de masse.  

Ce qui se passe à l'Est, à partir des Etats Baltes, jusqu'à l'Ukraine, en passant par la Crimée, nos capteurs sensoriels sont totalement saturés par le niveau de violence. Quand on est confrontés aux sources, on crame tout de suite, c'est 650 fois Ouradour en Russie par exemple. Chez eux, c'est tous les deux jours, pendant quatre ans. Ce que les sociétés occidentales ont vécu pendant la Seconde Guerre Mondiale n'a au fond pas grand chose à voir en terme d'intensité avec ce que vivent ces opérations là. Il faut qu'on arrive à moduler les choses pour comprendre ça. Et la deuxième chose, une fois qu'on a réussi à remettre en place des capteurs assez solides pour comprendre ce qu'il se passe pendant la Seconde Guerre du côté de l'Est, il faut réussir à faire la bascule entre l'Est et l'Ouest. On n'a encore du mal à faire une synthèse, et à écrire une histoire de l'Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale.          
Christian Ingrao

Face aux archives lacunaires 

Les archives nazies ont connu un taux de destruction de près de 95%. C'est une chance. Nous, historiens du nazisme, on est dans la situation d'un historien du haut moyen-âge. Tu veux travailler sur Charlemagne, tu es dans la même situation que si tu veux travailler sur Hitler. La vie de chercheur, on a à peu près cinquante années d'existence de cerveau, pas beaucoup plus et même moins pour moi. En 50 ans, on a une petite chance de voir toutes les archives. Je peux dire à quelqu'un quand je veux pas lui écrire un livre, je lui dit « je vous le rends dans 20 ans, quand j'aurai tout vu ! ». On a un métier qui est super simple. On a des raisons de le faire, jamais on perd la cohérence, moi je sais pourquoi je le fais. J'ai une liberté totale. Après, il y a des moments où il y a ce coup psychique à dépasser quand on travaille sur le génocide. Mais ce coup psychique, j'ai décidé de le payer, je n'ai aucun état d'âme à voir des petits bouts de mon psychisme se cramer tous les jours parce que je travaille sur ce sujet.          
Christian Ingrao

Les années 1970-1980 : un observatoire du temps présent

La crise que nous vivons actuellement est le point culminant d'une crise qui prend ses racines dans ces années 1970-1980, lorsque tous les systèmes entrent en crise : les démocraties libérales, les démocraties populaires et les régimes nationalistes et socialistes arabes. Quelque chose s'est passé à ce moment. Il y avait un possible avenir désirable. A partir de ce moment, les systèmes d'espérance n'existent plus. C'est un chantier collectif.Christian Ingrao

Pour aller plus loin

Christian Ingrao est chercheur à l’Institut d’Histoire du Temps Présent.

Christian Ingrao présente son ouvrage "Hitler" (éd. PUF). Entretien avec Nicolas Patin, maître de conférence en histoire à l’université de Bordeaux, une rencontre à voir sur la chaîne YouTube de la librairie Mollat. 

Autour de la violence de guerre : Entretien avec Christian Ingrao publié dans la revue de sciences humaines, Tracés (n°14, 2008).

Conférence de Christian Ingrao au Collège de France, dans le séminaire de Pierre Rosanvallon sur l’Histoire moderne et contemporaine du politique.

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  • historien, chargé de recherches au CNRS, auteur de Croire et détruire. Les intellectuels dans la machine de guerre SS (Fayard).
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