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Portrait de l'écrivain Jean Hatzfeld en juillet 2015

Jean Hatzfeld : "Je m’intéresse au temps qui passe, probablement pour ne pas avoir pu le faire pendant mes années de journalisme"

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Tour à tour journaliste sportif et reporter de guerre, Jean Hatzfeld est ensuite devenu écrivain, pour notamment tenter de comprendre l'histoire du Rwanda. Au micro d’Emmanuel Laurentin, il interroge son goût du sport, son regard sur les guerres qu'il a traversé et son rapport à l'écriture.

Portrait de l'écrivain Jean Hatzfeld en juillet 2015
Portrait de l'écrivain Jean Hatzfeld en juillet 2015 Crédits : Joël Saget / AFP - AFP

De son enfance passée entre Madagascar et le Chambon-sur-Lignon en Auvergne, Jean Hatzfeld a gardé le goût des collines. Il les a retrouvés à l’Est de l’Afrique, dans un petit pays baptisé « le Pays des mille collines », le Rwanda, le lieu du dernier génocide du 20ème siècle. Jean Hatzfeld écrira cinq livres sur cette histoire. 

Mais avant de devenir écrivain, Jean Hatzfeld a fait ses premières armes dans le journalisme sportif au milieu des années 1970 au journal Libération, avant de partir sur le terrain en tant que reporter de Guerre en 1979. Pendant près de 25 ans, il arpente les territoires en guerre, en commençant par le Liban, puis la Croatie, la Bosnie et surtout le Rwanda. 

Ce parcours dans les pays en guerre et ces histoires de sportifs rencontrées tout au long de sa carrière de journaliste, nourrissent tous ses récits, de son premier roman L’air de la guerre paru en 1994 chez L’Olivier, en passant par La stratégie des antilopes, Prix Médicis en 2007 jusqu’à son dernier roman en date : Deux mètres dix, édité par Gallimard. 

Fascination du paysage édénique dans lequel s’est déroulé la tragédie

Des marais rwandais à Sarajevo, Jean Hatzfeld évoque son sentiment d’écrivain face à une réalité apparemment paradoxale : quand la tragédie se déroule dans un si bel endroit…

Jean Hatzfeld : Je me suis aperçu qu’il y avait un lieu commun, une géographie commune entre beaucoup de récits, beaucoup de pays que j’ai aimé. On a toujours la nostalgie des paysages de son enfance. Et il y a aussi dans la vie, beaucoup de coïncidences. Il y a cette guerre en Bosnie, qui est un pays de collines, de la frontière croate à Goražde, jusqu’à la Drina. Il y a quand même des choses qui me posent quelques fois questions, notamment sur le Rwanda. Il y a une forme de beauté dans le lieu du génocide, alors qu’il y a à la fois une beauté du paysage, des collines, des immenses marais, qui ont accueilli près de 50 000 morts. Toutes ces formes m’ont beaucoup touché. Et quelques fois, je me demande si ça avait été dans un autre endroit, je me serai attaché à cette histoire. Je pense que oui, mais je n’en suis pas sûr. (...) Ce contraste a quelque chose de littéraire et donc il est vraisemblable que parmi les motivations qu’on peut avoir à raconter ces paysages, il y a celle du plaisir d’écrire : le plaisir de la description de paysages, même dévastés. Si le mystère de la motivation des écrivains persiste, on sait que la guerre est un sujet éminemment romanesque et que ces décors-là le sont aussi. On éprouve une attirance - probablement inconsciente - quand on se retrouve devant sa feuille, on a plaisir à raconter ces paysages, c’est comme les grands personnages.

Journalisme sportif : une grammaire du mouvement 

Avant d'être reporter de guerre, Jean Hatzfeld a longtemps dirigé le service des sports du journal Libération au milieu des années 1970, qui selon lui, est une vraie école de journalisme. 

Jean Hatzfeld : Je me suis surtout attaché à essayer de créer un univers qui était très hostile aux lecteurs du journal Libération. J’ai essayé de le faire comprendre que c’était un monde avec beaucoup de mythologie, une vraie mafia, un langage, où il y avait beaucoup de travail, où il y a des trahisons, des héros … Je me suis rendu compte petit à petit que le journaliste sportif était plus que ça. C’est une école extraordinaire de journalisme. Ecrire sur le sport, ça vous apprend deux choses essentielles : accepter l’idée qu’on va être dépassé par l'événement et une forme de grammaire du mouvement qui sont très utiles dans le récit. 

Du geste sportif au rôle d'écrivain

Jean Hatzfeld évoque son passage du journalisme à la littérature, et le changement de rapport au temps que cela implique ... 

Jean Hatzfeld : Je m’intéresse au temps qui passe, probablement pour ne l’avoir pas pu le faire pendant mes 25 années de journalisme. On écrit au présent dans un journal. Après toutes ces années, on envie de retourner en arrière. D’abord parce qu’on est hanté par ce qu’on a vécu. On envie de voir quel a été le rôle du temps. Ecrire sur ce qu’on n’a pas pu écrire parce qu’on allait trop vite ou parce que quand on est journaliste, on s’intéresse qu’à des moments spectaculaires. On n’a pas le temps, on n’a même pas l’acceptation de son lecteur, de s’intéresser à des temps d’ennui, des temps d’attente ou même des temps de fête. Ce temps gâché, car c’est essentiellement ça la guerre, c’est du temps perdu. On a envie de retourner en arrière. 

Témoigner du silence des victimes

Jean Hatzfeld précise la façon dont il envisage aujourd'hui, 25 ans après et cinq livres consacrés au génocide rwandais, son rapport à "l'entreprise inhumaine conduite par des humains" :

Jean Hatzfeld : Il faut beaucoup de temps, chaque livre a duré 2 ans. J’ai émis une méthode au point. D’abord sur l’éthique et la déontologie. J’abandonne ma casquette de journaliste. J’ai compris tout de suite qu’il me suffisait de rester dans un seul village pour 20 ans. J’ai des marais, des fantômes, des morts, des tueurs, des rescapés, des enfants qui grandissent, ça va me suffire. Claude Lanzmann dit quelque chose de très juste « Il faut savoir de quoi on parle avant de questionner quelqu’un. ». (...) Le Rwanda n’est pas une cause. Je ne souscris pas à la notion de "devoir de mémoire". Je suis prisonnier d’une forme de fascination pour une histoire, un vide abyssal, un mystère insoluble, c’est pour cela que j’y retourne, et cela va me poursuivre toute ma vie. Je n’ai pas la prétention d’œuvrer pour un "Plus jamais ça", je ne sais pas si mes livres sont utiles. Je ne défends rien, mais je créé un univers - celui du génocide - et j’essaie de prendre par la main le lecteur, de lui faire rencontrer Francine, Pio, Marie-Louise, Berthe, Nadine, Fulgence, Fabiola, Englebert, et les fantômes des marais. Et je lui dis : "Voilà ces gens, cette atmosphère, fais avec. Si tu en sors différent, c’est une chose. Si tu n’en sors pas différent, c’est autre chose." Mais je ne "dois" rien à personne. 

Pour aller plus loin

Biographie et bibliographie sur le site des Editions du Seuil

Conversation entre Jean Hatzfeld et Annette Wievorka au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme en 2014. 

À voix haute ou silencieuse : dans le nu de la vie de Jean Hatzfeld et les médiations du témoignage, article de Fleur Kuhn-Kennedy paru dans les Cahiers ERTA en 2015. 

Extrait de l’adaptation théâtrale Igishanga, du livre Dans le nu de la vie de Jean Hatzfeld, mise en scène par Isabelle Laffon

Enquête, Histoire et Fiction ; Jean Hatzfeld au prisme de l’écriture, thèse d’Ida Paola Miniboui Nguema, en accès libre, et soutenue à l'Université de Cergy-Pontoise en 2016.

Ouvre grand tes oreilles : les dispositifs de collecte de voix dans la littérature contemporaine, article de Maud Lecacheur paru dans Revue critique de fixxion française (2019, n°18)

Réécoute du 13 août 2019

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