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Préhistorienne et paléontologue française, Marylene Patou-Mathis pose le 26 mars 2018 au musée de l'Homme à Paris.

Marylène Patou-Mathis : "Celui qui a peint Lascaux, rien ne prouve que ce soit un homme"

59 min
À retrouver dans l'émission

Au micro de Natacha Triou, Marylène Patou-Mathis fait sa Masterclasse. C'est au théâtre de l'espace Cardin à Paris que la préhistorienne revient sur ses motivations de chercheuse, la place des femmes, les origines de sa vocation mais aussi son obsession pour l'origine, tout simplement.

Préhistorienne et paléontologue française, Marylene Patou-Mathis pose le 26 mars 2018 au musée de l'Homme à Paris.
Préhistorienne et paléontologue française, Marylene Patou-Mathis pose le 26 mars 2018 au musée de l'Homme à Paris. Crédits : Stéphane de Sakutin - AFP

Préhistorienne et directrice de recherche au CNRS, rattachée au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), Marylène Patou-Mathis est l’une des plus grandes spécialistes au monde des comportements des Néandertaliens… Hommes et femmes ! Également enseignante et commissaire d’exposition, elle est l’autrice d’une quinzaine d’ouvrages, parmi lesquels Madame de Néandertal, journal intime, (avec Pascale Leroy, Nil, 2014).

A l’origine de ses recherches, Marylène Patou-Mathis place le travail et l’”impulsion”. Elle explique ainsi que c’est la découverte qui fait naître sa réflexion, un élan vers la recherche par la recherche d’une certaine manière. Ses travaux sur la violence et la guerre ? Ils ont fait suite à la découverte de traces sur des squelettes. L’étude des rapports entre êtres humains et animaux ? Elle a commencé par l’analyse des comportements de subsistance, dès les origines. Car pour la préhistorienne, le questionnement est toujours lié à une rencontre, à une découverte mais surtout, il porte sur le commencement, les origines. Toujours. 

Mais avec les femmes, “c’est l’inverse” note la chercheuse : loin d’une rencontre, c’est l’absence qui a interpellé Marylène Patou-Mathis…

Absence des femmes et omniprésence des clichés

La chercheuse part du constat suivant : on parle toujours de l’homme préhistorique, on évoque souvent et presque exclusivement,  l'homme de Néandertal. Et très souvent quand on représente l’humain préhistorique on voit l’homme qui tire une femme par les cheveux.  “C’est le cliché, encore d’actualité”. Dans son journal intime, le contrepoint était alors de ne parler QUE de Madame de Néandertal. 

Mais pourquoi cet imaginaire ? Qu’est-ce qui a expliqué l’absence des femmes préhistoriques ? 

Marylène Patou-Mathis rappelle que c’est au XIXe siècle, aux alentours de 1860, que l’intérêt pour la Préhistoire et  les sciences préhistoriques en tant que discipline, ont pris place. Et qui s’occupe de cela ? 

La Préhistoire, à ses débuts, n'est pas professionnalisée. Ce sont des amateurs. Donc, on retrouve beaucoup d’abbés, on retrouve beaucoup d'instituteurs, on retrouve beaucoup de docteurs. Ce sont vraiment les trois métiers que l’on rencontre le plus. Voilà, ce ne sont que des hommes qui vivent dans une société occidentale patriarcale où la femme a peu de rôles. Quand ils vont faire leurs découvertes, leurs fouilles, ces préhistoriens vont calquer leur modèle, leur environnement, l'environnement social dans lequel ils sont, sur les hommes préhistoriques. Tous les comportements, évidemment, vont refléter la société.

Vocation chercheuse 

Pour Marylène Patou-Mathis, être chercheuse c’est avoir une certaine liberté et jouir de moments de respiration, c’est aussi une incitation au voyage pour aller à la découverte de l’autre et des autres. Si la voie de la recherche s’est ouverte à elle bien plus tard, les questionnements et la curiosité qui l’animent sont là depuis l’enfance :

J'ai vécu avec ma grand-mère jusqu'à 6 ans et c'était en Seine-et-Marne. C'était un milieu très, très pauvre et ouvrier agricole. Et donc, j’étais beaucoup dans les champs et je trouvais des fossiles et évidemment autour de moi, personne ne savait trop me répondre et je m'interrogeais. Pourquoi ? C'est quoi ces fossiles ? Et puis un jour, on m'a dit : ‘Ah ben ça, c'est le fossile d'un animal marin.’ Alors je me suis dit, un animal marin… Là, il y avait donc la mer. C'est comme ça qu'est venue ma passion, ma curiosité. Ça fait partie de mes qualités, de mes défauts, mais je ne crois pas que ce soit un défaut, la curiosité. Et donc de dire : ‘Mais pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?’ C'est ça qui m'a toujours interpellée. J’essaie de comprendre.

Cette vocation est, on peut le dire, née sur le terrain. Et pour la préhistorienne, le terrain a toute son importance dans son travail. 

En science, c’est important de partir des faits. Et les faits pour nous ce sont les fouilles archéologiques. (...) Et à chaque fois, c’est l’excitation. Parce que… Qu’est-ce qu’on va trouver ?! (...) Je crois qu’il faut de la passion aussi au départ.

Une obsession pour la source 

En pure darwinienne - c’est elle qui le dit - Marylène Patou-Mathis considère que tout ce qui existe n’a pu émerger de nulle part. Mais il s’est tout simplement construit. Il est donc important pour elle de remonter le fil de cette construction et d’en dégager l’origine, la “source”, qu’elle situe au centre de sa discipline et de son ambition : 

Ce qui m'intéresse, c'est de revenir à la source. C'est un problème d'origine. Alors peut-être que je devrais aller en psychanalyse... Je ne sais pas, ça démontre des problèmes personnels que de chercher les origines... Plus sérieusement, c'est d'essayer de comprendre. Je crois que c'est vraiment important de se replacer sur une chaîne. Voilà, on est là aujourd'hui, mais on ne sera plus là demain, il y en aura d'autres et donc on fait partie de cette espèce. C’est une image un peu facile, mais on est des maillons. Et moi, ce qui m'intéresse, c'est de voir le début de cette chaîne. C'est d'essayer de voir d'où on part et comment tout ça s'est construit. 

Remettre en question pour se défaire de ses représentations 

Dans toutes les représentations - quand on fait des reconstitutions, quand on fait des films, des documentaires, etc. - à chaque fois, celui qui peint Chauvet, celui qui peint Lascaux, c'est toujours un homme. Et pourquoi ? Rien ne prouve que ce soit un homme. Et même moi, je suis tombée dans le piège. Je fais mon mea culpa devant tout le monde. J'ai fait un livre pour enfants sur Lascaux et mon dessinateur, qui est un ami, a mis un homme. Je n'ai pas fait attention. On est tellement dans ça.

La préhistorienne rappelle que nombre de ses sujets d’études ont été soumis aux représentations masculines. Tout simplement car de nombreux chercheurs ont été des hommes, qui ont d’abord plaqué les perceptions de leur genre et de leur époque sur leurs travaux. Et si rien ne prouve, en termes d’argumentation scientifiques, que la Préhistoire est une affaire d’hommes, il a fallu une certaine audace pour dénoncer cela, une audace qui a rencontré “la résistance de certains collègues”… 

Pour autant, il s’agit de se dégager de sa condition et de son identité, de se voir comme un humain avant tout, pour tous… et toutes ! Marylène Patou-Mathis met de fait un point d’honneur à ne pas basculer vers de l’exclusivement féminin, afin d’éviter les modèles très matriarcaux. 

Dans certains clans préhistoriques, la reproduction, donc la naissance d'un enfant, était essentielle à leur survie. Là, en reprenant ça, et en ajoutant que toutes les représentations humaines préhistoriques paléolithiques sont à 80%-90% du féminin : des vulves, des silhouettes, des statuettes… ce que l’on appelle les Vénus ; on peut tomber dans ce truc qui est de dire que la femmes était essentielle. Elle est là, elle est au centre de tout. Et donc, basculer dans quelque chose qui ne soit plus que du féminin. Mais je pense qu’il faut savoir s’en dégager. C'est un peu facile. Je pense que pour que tout ça fonctionne et qu'on soit là (...), je vois plus quelque chose dans un équilibre.

Masterclasse animée par Natacha Triou et enregistrée en public le 18 octobre 2020, au Théâtre de la ville - Espace Cardin à Paris. 

Intervenants
  • Préhistorienne, directrice de recherche CNRS, spécialiste des comportements des Néandertaliens et des premiers Hommes modernes
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