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Lire Duras et manger sa soupe

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À retrouver dans l'émission

Ou comment l’écrivaine nous a réconcilié avec le duo poireaux-pommes de terre : hommage à une écrivaine et à son potage.

Crédits : Justin Paget - Getty

Je veux exprimer ma reconnaissance éternelle, mon admiration éperdue à Marguerite Duras pour nous avoir réconcilié avec ce qui fut notre pire tourment dans l’assiette : la soupe poireaux-pommes de terre. En effet, dans notre mémoire de mangeur, il n’y a pas pire trauma que le souvenir de ce brouet infâme imposé par la puissance maternelle dès la sortie du sevrage.

Pour un peu, on aurait préféré une cure d’huile de foie de morue à cette horreur liquide que l’on devait ingurgiter sous peine d’être assigné à résidence jusqu’au lendemain dans notre chambrette et condamné à des travaux d’intérêts généraux comme la multiplication à deux chiffres ou le recopiage des verbes du premier groupe. Tout ça pour une infraction certes constituée - le refus d’obtempérer au «mange ta soupe» - mais oh combien injustement sanctionnée à nos yeux.

En ce temps-là, Nicolas Sarkozy jouait aux petits soldats à l’heure du goûter mais la jurisprudence familiale avait déjà fait sien l’adage du futur présent de la République : «La sanction est une forme d’éducation [discours d’Evry, en 2006]». Même avant de susciter la répression, la préparation de la soupe poireaux-pommes de terre était déjà une punition en soi. C’était le pensum des jours gris de l’hiver quand l’ennui collait à l’existence comme la buée aux vitres de la cuisine. Et comme par hasard, il y en avait souvent de cette soupe, les jours où l’on était collé à l’étude du soir, où l’on ramenait un zéro en calcul ou en dictée. On contemplait alors le morne spectacle de l’épluchage d’une poignée de binjtes ridées et d’une paire de poireaux fanés avec la trouille au ventre avant de se décider à avouer «la bâche»,«la taule» - comme on disait - du jour à l’école. Ambiance, ambiance.

Nous, on rêvait d’un minestrone en sachet, de la chorba des voisins, de la soupe de poissons que l’on avait goûtée pour la première fois en colo à Saint-Pierre-Quiberon. Au lieu de cela, on était condamné à devoir ingurgiter ce bouillon déprimant. 

Libéré des obligations familiales, on s’est empressé de ranger la soupe poireaux-pommes de terre au purgatoire de nos dégoûts culinaires au même titre que le riz au gras et les nouilles polyréchauffées. Même dans nos pires cauchemars, elle n’existait plus cette satanée soupe. 

Réconciliation.

Ses mots. Ecoutez ce qu’elle écrivait dans « Outside » : «Il faut du temps, des années pour retrouver la saveur de cette soupe, imposée aux enfants sous divers prétextes (la soupe fait grandir, la soupe rend gentil, etc.). Rien dans la cuisine française ne rejoint la simplicité, la nécessité de la soupe aux poireaux. Elle a dû être inventée dans une contrée occidentale un soir d’hiver, par une femme encore jeune de la bourgeoisie locale qui, ce soir-là, tenait les sauces grasses en horreur - et plus encore sans doute - mais le savait-elle ? Le corps avale cette soupe avec bonheur. »

Marguerite Duras exprime lumineusement ce que l’on avait humblement flairé à proximité du fourneau de l’enfance : que ce ne sont pas les ingrédients, aussi modestes soient-ils qui gâtent la soupe mais l’irrespect qu’on a pour eux et la monotonie en cuisine qui conduit à bâcler la préparation. «On croit savoir la faire, elle paraît simple, et trop souvent on la néglige, dit Duras. Il faut qu’elle cuise entre quinze et vingt minutes et non pas deux heures - toutes les femmes françaises font trop cuire les légumes et les soupes. Et puis il vaut mieux mettre les poireaux quand les pommes de terre bouillent : la soupe restera verte et beaucoup plus parfumée. Et puis aussi il faut bien doser les poireaux : deux poireaux moyens suffisent pour un kilo de pommes de terre.»

La recette ! Je vous livre une recette approchante de la soupe de Marguerite Duras, il vous faut :
500 g de pommes de terre ;
1 gros poireau ;
2 cuillères de crème fraîche ;
1/2 cube de bouillon de volaille ;
1/2 oignon ;
1 litre d’eau ;
du sel, du poivre.
Lavez, épluchez et coupez en petits morceaux les pommes de terre, les poireaux et l’oignon.
Portez votre eau à ébullition et ajoutez le bouillon cube, puis l’oignon, les pommes de terre et enfin les poireaux.
Assaisonnez et laissez cuire 20 minutes au maximum.
Au moment de servir, ajoutez la crème et écrasez rapidement les pommes de terre.

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