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Minna Pätcher (ici, avec son petit-fils) a transmis son carnet de recettes à un détenu avant de mourir en déportation.

En déportation, évoquer la nourriture était une stratégie de survie

2 min
À retrouver dans l'émission

70 ans plus tard, Simone Veil ne pouvait pas s'empêcher, paraît-il, de chiper des petites cuillères tant elle avait souffert de n'avoir jamais de couverts en déportation. Jacky Durand évoque des souvenirs culinaires de Marceline Loridan, Simone Veil, Germaine Tillion ou Minna Pätcher.

Minna Pätcher (ici, avec son petit-fils) a transmis son carnet de recettes à un détenu avant de mourir en déportation.
Minna Pätcher (ici, avec son petit-fils) a transmis son carnet de recettes à un détenu avant de mourir en déportation. Crédits : Les Carnets de Minna, au Seuil

Cette recette, c'est un gâteau de bananes. Je vous lis la recette telle que je l'ai sous les yeux écrite au crayon sur une languette de papier : bananes écrasées. Sur la ligne suivante : éplucher. Sur la ligne suivante : incorporez 150 g de beurre. Sur une autre ligne : noix pilées et enfin sur la dernière ligne : zeste, sucre à volonté. Si j'insiste sur l'ordre de la rédaction de la recette, c'est qu'il s'agit d'un acrostiche. La première lettre de chaque ligne compose un nom. Ce nom, c'est Binz comme Dorothea Binz qui était la gardienne-chef SS du camp de concentration de Ravensbrück. Et l'auteure de la recette, c'est l'ethnologue Germaine Tillion, grande figure de la résistance. En déportation, elle utilisait ainsi ses recettes de cuisine pour crypter des informations.

Parler de nourrriture, stratégie de survie

A Ravensbrück comme à Auschwitz où furent internées Simone Veil et Marceline Loridan, on crevait de faim au sein premier du mot. Un quignon de pain dur comme les coups, une soupe pâle comme la mort, il faut écouter les mots d'une autre déportée, Marie-Claude Vaillant-Couturier : « Nous avons faim, faim, faim. Non plus des crampes d'estomac, mais la sensation de perdre ses forces durant les heures qui précèdent la soupe ». Et dans ce contexte, l'évocation de la bonne nourriture n'est pas seulement le moyen de faire passer des messages, c'est une stratégie de survie face à l'obsession du manque de nourriture. Ces femmes et ses homme réduits à l'état de squelette s'inventent des recettes et des festins imaginaires pour se nourrir d'humanité. On rêve de perdreau rôti, de pâté de lièvre, de soufflé aux confitures.

C'est une forme de résistance par l'esprit pour tenter d'apaiser les maux du corps. Je voudrais vous raconter une histoire très forte à ce sujet : Un quart de siècle après la mort de sa mère dans le camp de concentration de Terezin, en Tchécoslovaquie, Anny Stern reçoit un paquet transmis par un inconnu. Lorsqu'elle se décide finalement à l'ouvrir, elle découvre des lettres, des photos et surtout un carnet de recettes fait de pages friables cousues ensemble et couvertes de frêles écritures. C'est l'histoire de sa mère. Après l'invasion de la Tchécoslovaquie par l'Allemagne en 1939, Minna Pächter est déportée, comme tous les juifs du pays, dans le camp de Terezin. Elle a 67 ans et n'a pas voulu suivre ses enfants et son petit-fils partis à temps pour la Palestine. Avec ses compagnes d'infortune, Minna tente de résister à l'anéantissement programmé par les nazis en se réfugiant dans l'évocation de leurs vies passées. Malgré la faim et l'épuisement, elles se remémorent les recettes qui faisaient vibrer leurs foyers. Minna les griffonne sur des bouts de papier, avec l'espoir de les transmettre un jour à sa fille Anny. Avant de mourir, le jour de Yom Kippour 1944 à l'hôpital du camp, Minna confie le précieux carnet à un ami détenu, le chargeant de retrouver sa fille en Palestine et de le lui remettre. Finalement Anny Sterne reçut ainsi ce carnet à la fin des années 60 à New York. Les Carnets de Minna ont été publié en 2008 au Seuil.

Exposition "Les Jours sans" jusqu'au 28 janvier 2018 à Lyon
Exposition "Les Jours sans" jusqu'au 28 janvier 2018 à Lyon

Aujourd'hui, c'est une exposition au Centre d'histoire de la résistance et de la déportation à Lyon qui ravive la mémoire. Un voyage émouvant, riche d'enseignements dans « Les jours sans », comme s'intitule l'exposition, c'est -à dire les années de la seconde guerre mondiale. On raconte, on décrypte le vécu des pénuries et des restrictions alimentaires qui résonne encore aujourd'hui dans notre inconscient collectif. Et pour revenir aux recettes de Germaine Tillon, elles sont visibles à Lyon. Tout comme dans une vitrine un os de poulet dans lequel Alice Magnin se fabriqua une cuillère à Ravensbrück. Car sans cuillère, sans gamelle improvisée, on pouvait encore moins survivre dans les camps de concentration.

L'appétit de vivre

Dans son livre « Simone éternelle rebelle », Sarah Briand raconte une manie de Simone Veil : « C’est plus fort qu’elle, écrit Sarah Briand, Elle a tellement souffert de ne jamais avoir de couverts à Auschwitz et de devoir laper sa soupe comme un animal, que 70 ans après, elle voit comme une nécessité de chiper des petites cuillères partout où elle a l’occasion de le faire ».

Et puis, il y a cette anecdote que notre racontait hier notre confrère de Libé Eric Favereau : ses petits déjeuners au ministère avec Simone Veil tartinant généreusement ses croissants de confitures. Avec un bel appétit. Un appétit de vivre.

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