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Bac philo 2015,1ère session (3/4) : Explication de texte : Pascal, Pensées (Lafuma 688)

53 min
À retrouver dans l'émission

Par Adèle Van Reeth

Réalisation : Nicolas Berger

Lectures : Jean-Louis Jacopin

Prise de son: Marcos Darras et Thomas Robine

Explication de texte :

"Qu’est-ce que le moi ?

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non car il ne pense pas à moi en particulier mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.

Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées."

Pascal, Pensées (Lafuma 688)

Adèle Van Reeth et Raphaël Villien
Adèle Van Reeth et Raphaël Villien Crédits : MC - Radio France

Présentation du texte

Texte attirant et redoutable pour des élèves de terminale.

Attirant :

  • un argument dont le principe est intelligible qui repose sur des distinctions travaillées en cours : contingent/nécessaire, essentiel/accidentel, avoir/être.

  • une thèse intéressante à commenter, qui peut parler aux élèves :

« On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. »

Redoutable : toutes ces analyses sont subordonnées à un problème compliqué (« qu’est-ce que le moi ? ») et il est difficile de comprendre la réponse que le texte y apporte, ainsi que le sens précis de l’argumentation qui tente d’élucider la nature du moi dans le contexte d’une relation à autrui. Quel rapport, précisément, entre la thèse sur l’amour et la nature du moi ?

Introduction :

Centrez sur le problème afin d’amener la thèse. Puis questionner.

Qu’est-ce que le moi ? Etrange question. Quand se pose-t-elle ? Peut-être dans les moments de doute sur soi ou sur quelqu’un, lorsque les repères et les certitudes vacillent (échecs, pertes, défiguration) : qui suis-je, vraiment, moi ? Lors d’une rupture, qui est-elle, vraiment, elle ? Ce sont des moments où la définition ordinaire de soi par ses qualités (sociales, physiques, intellectuelles) ne suffit plus. De nombreux films construits autour de cette question (Citizen Kane).

Tel est précisément le problème posé par Pascal, qui l’inscrit dans le contexte de l’amour : est-ce vraiment la personne elle-même qu’on aime, ou ses qualités ? On pourrait répondre que la personne est indissociable de ses qualités, mais c’est précisément la réponse que refuse Pascal : le moi ne se confond pas avec « ses qualités empruntées », si bien qu’ « on n’aime jamais personne, mais seulement des qualités ». La femme de J.C. Roman aimait-elle Roman ou ses qualités apparentes ? Ne sommes-nous pas tous dans ce cas : aimons-nous l’autre lui-même ou ses qualités ?

Questions à poser au texte : la distinction du moi et de ses qualités va-t-elle de soi ? Pourquoi Pascal passe-t-il par la relation à autrui pour définir le moi ? Si effectivement le moi ne se définit pas par ces qualités, qu’est-il donc ?

Premier moment du texte :

Qu’est-ce que le moi ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ?

Début du texte : une question classique, un objet problématique et une approche étonnante.

La question est celle de la définition : qu’est-ce que x ? Question socratique par excellence.

Tâche de la définition : distinguer les propriétés nécessaires, essentielles, des propriétés contingentes, accidentelles (que la chose peut perdre sans se détruire).

L’objet qui pose problème : le moi. Tout le texte va montrer qu’on ne sait pas précisément ce qu’il faut entendre par ce terme, qu’on a du mal à distinguer le moi des qualités d’emprunts, du mal à distinguer le nécessaire du contingent, l’essentiel de l’accidentel. Analogie avec Saint Augustin et le temps (Confessions XI) : « Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l'expliquer à la demande, je ne le sais pas ! »

Problème renforcé par la forme substantivée du pronom « moi » : on passe d’un usage ordinaire à un usage plus philosophique. Difficile de comprendre précisément ce qu’il faut entendre par « le moi ». Face à ce genre de difficultés, un conseil : ne pas faire comme si on comprenait, mais proposer des hypothèses de sens et les confronter au texte. C’est le plus difficile. Qu’entend Pascal par « le moi » ?

  • le moi : un individu empirique, un corps, une personne. Pourquoi ne pas dire une personne ?

  • Le moi : une substance pensante, un cogito ?

  • Le moi : sens moral de l’attachement à soi, de l’amour-propre ? (cf Lafuma 597, « le moi est haïssable »)

Quelle réponse permet d’apporter le texte ?

  • Première proposition :

L’homme à la fenêtre voit un individu quelconque, un quidam, il ne me voit pas, moi et il ne voit pas un moi. Ici, Pascal s’appuie sur le langage ordinaire qui fait une différence entre « voir quelqu’un » et « me voir ») pour commencer son travail de définition philosophique. La différence porte sur la façon de poser un objet : le moi ici semble devoir être l’objet d’une intention particulière, d’une visée. L’individu doit être visé dans son identité singulière, propre.

Cf. la différence général/particulier/singulier :

  • général : des hommes, la classe des hommes

  • particulier : un homme comme exemple, échantillon de la classe

  • singulier : cet homme, en tant qu’il se distingue des autres.

On voit des hommes en général (des passants, cf Brassens, Le pornographe[1] ), éventuellement notre regard s’arrête sur un homme en particulier (une passante, Baudelaire), mais on ne perçoit jamais l’individu dans sa singularité, son identité propre, dans son unicité.

Conc° :

1) le moi n’est donc pas simplement un homme quelconque

2) mais approche étonnante, le moi est appréhendé dans le cadre d’une relation à autrui.

D’où l’importance de l’amour, comme visée intentionnelle de la personne. La question « qu’est-ce que le « moi » ? sera traitée par cette question : « m’aime-t-on, moi ? »

Et tout le problème du texte sera de savoir si l’on peut réellement viser le moi et le trouver.

Deuxième moment du texte : le début de l’argument principal

« mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.

Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? »

Argument principal, dont le fonctionnement est clair, qui procède en trois temps avant de conclure :

Il faut décrire le mieux possible le fonctionnement de l’argument, non pas sa rhétorique, mais sa logique. Il s’agit de montrer que des propriétés, des qualités qui semblent appartenir à la personne et la définir dans sa singularité ne la définissent pas, ne sont ni essentielles, ni nécessaires. Elles peuvent m’être ôtées sans que je cesse d’être moi.

  • la beauté : cf la vieillesse, la défiguration (Merteuil à la fin des Liaisons dangereuses , défigurée par la vérole). Malheur des personnes qui se définissent par leur beauté : elles vont continuer à être alors que leur beauté ne sera plus.

Pascal semble ici s’inscrire dans une tradition qui dénonce la confusion du paraître et de l’être, des apparences et de l’essence.

Quoiqu’il faudra nuancer ceci : cf la dernière conclusion du texte, étonnante, paradoxale, qui réhabilité les qualités d’emprunt (« Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées. »)

Surtout ne pas s’arrêter là, contresens fréquent des élèves sur ce texte : Pascal dirait qu’il ne faut pas aimer une personne simplement pour sa beauté, son apparence, mais pour ses qualités intérieures. Non, les qualités intérieures sont passibles du même traitement.

  • le jugement, la mémoire, les qualités intellectuelles[2] peuvent disparaître sans que la personne cesse d’être. Cf la vieillesse, les changements de personnalités à cause des accidents de la vie.

Pas de différences de statut entre les qualités intérieures et extérieures : toutes périssables, séparables de moi.

On progresse vers une hypothèse limite : ce qui définit le moi, la personne dans sa singularité, ne résiderait pas dans sa personnalité ! Si une personne n’est pas singularisée par sa personnalité, par quoi alors ?

Discussion du cœur de l’argument

Est-il si vrai que les qualités personnelles ne définissent pas le moi ? N’y a-t-il pas des qualités inaliénables au moi, certains traits physique ou de caractère ? Pour Pascal, sans doute une illusion de croire en des traits permanents, ou alors au mieux peut-être permanent par accident (de fait tel trait de l’individu ne change pas) mais pas de façon essentielle (il aurait pu changer sans que l’individu soit détruit). Ou alors des qualités liées à l’origine (« être le fils de ») ? Mais mon origine me définit-elle comme moi ?

Conclusion intermédiaire :

Raisonnement aporétique : on essaie de définir le moi (question simple et classique) et finalement, on se rend compte qu’on ne trouve plus ce qu’on voulait définir, que le moi est introuvable, non localisable, inassignable. D’où la question de la localisation : « Où est donc le moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? »

Question de la localisation assez étrange, comme si le moi était une chose, une partie de moi. « Où est le cœur ? » a une réponse, mais « où est le moi ? », n’est-ce pas faire une erreur dans la conception du moi ? Confondre le moi avec une chose étendue. Pascal ne peut ignorer Descartes, et les élèves ont souvent étudié le cogito cartésien :

Cf Descartes, Discours de la méthode , « je connus par là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps »

Mais le dernier temps du raisonnement de Pascal va étudier ce genre de conception.

La critique du moi cartésien :

« car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. »

Ayant montré que ni les qualités physiques, ni les qualités spirituelles permettent de définir le moi, Pascal fait l’hypothèse d’un moi sans qualité, en évoquant l’amour pour « la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ».

Passage compliqué pour les élèves.

Vocabulaire de la substance évoque Descartes (le cogito, une substance pensante, une res cogitans). Tant mieux si les élèves le repèrent.

Mais on peut expliquer l’argument sans connaître Descartes.

Il s’agit de considérer un moi abstraction faite de ses qualités. La distinction abstrait/concret est travaillée durant l’année. La chose concrète, ici, c’est la chose telle qu’elle se présente à moi dans l’expérience, pourvue de toutes ses qualités (un homme, une barbe, un chapeau…). Abstraire : opération intellectuelle qui consiste à ne pas tenir compte, à faire abstraction, des propriétés contingentes. Ce qui reste alors du moi : une entité abstraite sans qualité. Toujours cette idée qu’aucune qualité ne me définit en propre.

C’est le cas du cogito cartésien : tout le monde est un cogito, c’est un moi qui est celui de tout le monde, bref, c’est un moi, une subjectivité pure, qui n’est pas moi, une identité singulière.

Conséquence : une telle entité pose des problèmes, elle trop abstraite pour être digne d’amour, trop indifférenciée pour être préférée aux autres. Personne n’aime un cogito, tout le monde aime une personne particulière. Le concept philosophique, cartésien, du moi est trop éloigné de l’usage ordinaire du moi.

Conclusion n°1 :

On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités

Conséquence de l’argumentation n’est pas qu’il faut aimer le moi réel, et non ses qualités apparentes, mais au contraire qu’on ne peut aimer que les qualités d’une personne, et non la personne elle-même. Pensons aux personnes qui aiment « des types de personnes », ou à la façon dont on justifie nos amours (Duras : « il était riche et doux »).

Ici il serait intéressant de demander aux élèves comment ils reçoivent une telle proposition.

Ce texte est donc aussi un texte sur le désir et l’amour : qu’aime-t-on chez l’autre ? qu’est-ce que l’autre aime en moi ? Lieu de confusion, d’obscurité, d’équivocité, de déception. Pascal : on n’aime pas une personne, on n’aime jamais personne.

Contre Montaigne : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Contre le mensonge romantique de coup de foudre entre deux personnes singulières, la vérité désenchantée de l’amour.

Rapprochement possible avec « le moi est haïssable », la critique du moi chez Pascal au sens de l’amour propre. Le moi n’est pas aimable. (Laf 597)

Conclusion n°2 :

Autre conclusion, paradoxale.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.

Pas de mépris du paraître, des qualités empruntées (sociales ou autres) puisqu’il n’en est pas d’une autre nature. Différence genre/espèce : toutes les qualités ne sont pas de la même espèce (physique, intellectuelle, sociale), mais elles sont toutes du même genre (d’emprunt). Pas dans la défense de l’être contre le paraître puisque l’être, le moi, n’est pas aimable.

Deux niveaux :

  • pas de mépris de l’étiquette sociale (cf le discours sur la considération des grands).

  • pas de raison de tirer de l’amour-propre de son prestige social.

Conclusion générale : rappel de l’essentiel et réflexion finale

Pascal distingue très nettement le moi de ses qualités au point qu’une question reste ouverte à la fin du texte : qu’est-ce que le moi ?

Réponse essentiellement négative :

Le moi n’est pas un individu quelconque.

Je ne suis pas ma beauté, mon intelligence, mes titres.

Conséquence : ce n’est pas moi qu’on aime, mais mes qualités.

Alors, qu’est-ce que le moi ?

Trois hypothèses demeurent :

  • le moi n’existe pas ou c’est une idée confuse.

  • le moi est une réalité subjective accessible uniquement à la première personne, un cogito. Ce qui expliquerait l’échec de la définition du moi dans le cadre d’une relation à autrui. Mais à ce moment, l’approche du moi par proposée par Pascal est pour le moins étrange et le troisième moment de l’argumentation devient difficilement compréhensible.

  • Le moi est bien l’objet d’une intention. L’autre peut penser à moi. Mais l’erreur est d’en faire un objet d’amour, de préférence, de qualité. Bref, le moi critiqué serait celui de l’amour propre.

La singularité du moi implique une individuation du moi (une distinction matérielle et intentionnelle), mais non pas une qualité propre du moi, une distinction de valeur. Au contraire, cette valorisation du moi est le début de la confusion. Pour Pascal, l’individuation, l’individualité est une limite, un obstacle à la raison et à la justice, et non pas une différence à valoriser. Individuation, expression de la misère de l’homme !

[1] « Chaque soir avant le dîner à mon balcon mettant le nez je contemple les bonnes gens

Dans le soleil couchant Mais N'me d'mandez pas d'chanter ça, si Vous redoutez d'entendre ici Que j'aime à voir, de mon balcon Passer les cons. »

[2] On peut remarquer que Pascal donne comme exemple de qualité des qualités intellectuelles et non des qualités morales (la gentillesse, la bonté…). On peut (ou pas) interroger ce point : les qualités morales sont-elles passibles du même traitement ? Plusieurs hypothèses : même ordre de réalité : qualités périssables…ou ordre de réalité différent : qualités substantielles du moi (contre le texte) ou qualités par-delà le moi ?

Références musicales:

- Sung Woo cho, April snow

-Julio Iglésias, Je n’ai pas changé

- Fréhel, Tel qu’il est

Lectures:

- Pascal, Pensées (Lafuma 688) -(Pléiade 306, Gallimard), p. 1165.

- Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses (1782), 4ème partie, Lettre CLXXV (Lettre 175), (Gallimard 201), p. 457-458.

Extraits:

- L’adversaire , film de Nicole Garcia (2002)

  • Camille redouble , film de Noémie Lvovsky (2012)

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Et les "2 minutes papillon" de Géraldine Mosna-Savoye qui s'entretient aujourd'hui avec Jérôme Lèbre, philosophe et professeur de philosophie en terminale, auteur de Les caractères impossibles, paru cette année aux éditions Bayard, et d'entretiens avec Jean-Luc Nancy sur l’art à paraître aux éditions Bayard également. **

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