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Bac philo 2016, 1ère session (3/4) : Dissertation: Doit-on être sceptique parce que la vérité change avec le temps?

53 min
À retrouver dans l'émission

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Les Anciens pensaient que le soleil tournait autour de la Terre. Aujourd'hui, nous savons l'inverse. Que saurons-nous demain ? Mais si les connaissances changent avec le temps, peut-on atteindre la vérité ? Autrement dit : Doit-on être sceptique parce que la vérité change avec le temps ? Entraînez-vous à la dissertation ce matin, avec Chloé Porte.

Chloé Porte et Géraldine Mosna-Savoye
Chloé Porte et Géraldine Mosna-Savoye Crédits : MC - Radio France

Doit-on être sceptique parce que la vérité change avec le temps ?

Analyse du sujet :

  • « Doit-on » : Trois sens du verbe devoir :

1e sens : il exprime la probabilité. → « Il doit pleuvoir ». Constater que la vérité change avec le temps peut-il nous rendre sceptique ? Est-il possible que le constat du changement de la vérité avec le temps nous incline au scepticisme ?

2e sens : Il exprime la nécessité. → « cela devait arriver ».

Y aurait-il une nécessité dans le doute sceptique ? Constater que la vérité change avec le temps doit-il nécessairement nous rendre sceptiques ?

*3e sens : * L’obligation sociale ou morale. → « Tu dois rembourses tes dettes »

Le doute est-il un impératif moral face à l’impermanence de la vérité ?

  • « être sceptique » : Faut-il entendre le terme « sceptique » au sens fort ou au sens faible ?

Sens fort : scepticisme aussi appelé pyrrhonisme : aussi vieux que la philosophie elle-même (Pyrrhon vivait en Grèce au IVe siècle avant notre ère, soit quelques dizaines d’années après Platon.) Le scepticisme consiste à se demander si l’accès à toute forme de vérité n’est pas une simple illusion. Il envisage comme indépassable le fait que toute prétendue vérité soit douteuse. Il s’agit d’une sagesse définitive qui consiste à suspendre son jugement (épochè).

*→ Mais suspendre son jugement définitivement n’est-ce pas renoncer à la raison ? Renoncer à la vérité, n’est-ce pas aussi renoncer à la philosophie, aux sciences… ? N’est-ce pas renoncer à ce qui permet aux hommes d’avancer et de s’élever ? Quand bien même la vérité ne serait qu’une quête, n’est-elle pas une quête dont l’humanité ne saurait se passer ? *

De plus, si rien n’est absolument vrai alors tout est permis. → Comment ne pas tomber dans un relativisme dangereux ? Ainsi, il ne serait plus vrai de soutenir qu’en 1942, en France, il fallait résister à l’occupant plutôt que de juger qu’il fallait collaborer avec lui ? Si tout est affaire d’opinion alors pourquoi ne serait-il pas permis d’envisager la torture dans certains cas ?

On peut également penser à un sens faible , sens proposé par Karl Popper dans sa conférence prononcée à l’Université de Tübongen en 1981 : Tolérance et responsabilité intellectuelle : « […] cette appellation (le scepticisme) peut aisément conduire à des malentendus. Le Duden[1] définit le « scepticisme » comme un doute, une incrédulité, et le « sceptique » comme un homme méfiant et c’est apparemment la signification allemande du mot et principalement sa signification moderne. Mais le verbe grec dont est dérivée la famille lexicale (sceptique, le sceptique, le scepticisme) ne signifie pas « douter » mais « porter un regard critique, examiner, peser, analyser, chercher, explorer ». »

→ Il semble dès lors absolument nécessaire de distinguer le doute comme fin du doute méthodique, moyen permettant de discriminer le vrai du faux !

  • « parce que » : lien logique, locution conjonctive marquant une relation causale. *Le constat du changement de la vérité dans le temps doit-il nous incliner au scepticisme ? Le scepticisme découle-t-il logiquement et peut-être nécessairement de l’impermanence de la vérité ? *

Cause _* *: Constater que la vérité change avec le temps → *_conséquence : être sceptique.*

  • La vérité : point nodal du sujet, elle est la notion centrale à étudier, comment la définir ?

→ La vérité désigne la qualité d’être vrai qui s’attache à certains énoncés, à certaines propositions ou à certaines connaissances. Le mot s’emploie aussi pour désigner ces énoncés vrais, ces propositions vraies ou ces connaissances vraies, dont on dit qu’elles constituent des vérités. On parle de vérités cognitives (ou théoriques) → ces vérités peuvent relever de divers domaines de connaissance comme les mathématiques, la physique ou encore l’histoire. Les vérités peuvent aussi être des vérités morales, elles concernent le champ de l’action et l’on parle alors de vérités pratiques.

Traditionnellement, les philosophes ont défini la vérité selon deux critères principaux : d’un côté l’adéquation de nos énoncés au réel , de l’autre la cohérence du discours, la non-contradiction .

→ Le premier critère place donc la vérité dans le discours sur le réel : un énoncé ne saurait être vrai s’il ne correspond pas à la réalité dont il parle. Si je dis « il pleut » alors qu’un beau soleil brille au dehors, ma proposition ne pourrait en aucun cas être vraie !

Mais comment être sûrs que ce que nous disons du réel correspond bien au réel ? Comment être sûr que ce que nous percevons du réel est bien le réel lui-même ?

→ Ce premier critère place donc la question de l’objectivité au cœur de la réflexion sur la vérité. Force est donc de constater que la vérité est elle-même une notion philosophique problématique.

Le second critère, purement formel, semble moins problématique. Si je dis d’un cercle qu’il est carré, il est évident que ce que je dis n’est pas cohérent et que mon énoncé est faux !

Qu’énonce notre sujet concernant la vérité ?

  • Il faut remarquer que le sujet pose comme une évidence le fait que la vérité change avec le temps. « […] parce que la vérité change avec le temps […] ». Mais la vérité change-t-elle réellement avec le temps ? De quelle vérité parle-t-on ? Parle-t-on des critères de vérité ou bien des connaissances vraies qui constituent des vérités ?

N’existe-t-il pas des vérités que résistent au temps ? Et dès lors, si certaines vérités résistent au temps, le lien de causalité entre le constat du changement et le doute sceptique ne s’effondre-t-il pas ? Si l’on peut constater que certaines vérités résistent au temps, ne doit-on pas renoncer à être sceptique ?

  • Quand bien même la vérité changerait-elle (ou bien certaines vérités) est-ce un si grand mal ?

Ne pourrait-on pas envisager au contraire que le changement puisse être un bien ? Si la vérité change, n’est-ce pas qu’elle évolue et en ce sens qu’elle progresse ? Le changement ne peut-il pas être signe de progrès ?

Problématisation.

Si l’on envisage les notions de vérité et de jugement vrai à la lumière de la théorie platonicienne des Idées, alors la vérité relève de l’éternité, la vérité est nécessairement immuable. Puisqu’en effet, selon Platon, l’Idée est absolue, éternelle et immuable. Les choses ne sont pas dites belles en vertu d’un jugement relatif à chacun, mais les hommes les déclarent belles parce qu’ils parviennent à les rapporter à une idée du Beau, commune à toute les âmes éclairées. Dès lors, constater que la vérité change avec le temps ne peut qu’incliner au scepticisme. (cf. Platon contre Protagoras, « l’homme est la mesure de toute chose », les sophistes estimaient toute connaissance comme intrinsèquement relative au sujet et à sa perception des choses.) Mais la vérité change-t-elle nécessairement avec le temps ? Et si la vérité peut changer, ce changement doit-il nécessairement conduire au scepticisme ? Ne serait-il pas possible de repenser un lien entre vérité et changement qui non seulement ne conduise pas au scepticisme mais qui aussi soit un bien ?

→ Constater que la vérité change avec le temps doit-il nous rendre sceptique ou au contraire ne devrions-nous pas voir dans le changement quelque chose de l’ordre du progrès ou du moins de la vitalité de la pensée en marche ? La vérité ne se doit-elle pas d’être dynamique ?

Afin d’examiner ce problème nous commencerons par examiner quels pourraient-être les dangers du scepticisme. Et, afin d’éviter cet écueil, parfois tentant certes, mais sclérosant pour la pensée, décourageant pour la recherche et dangereux pour la morale, nous tâcherons de dégager les limites du pyrrhonisme. N’existe-t-il pas des vérités qui résistent au passage du temps et qui dès lors doivent faire renoncer au scepticisme ? Puis, constatant que certaines vérités peuvent effectivement changer avec le temps, nous nous demanderons si le changement dans le temps ne peut pas, plutôt que d’être pensé comme un danger pour la vérité, devenir un allié de celle-ci. Le temps ne permet-il pas à la vérité de se déployer ? Si les vérités changent n’est-ce pas plutôt le signe d’un progrès ? Enfin, il s’agira d’envisager le doute non plus comme une fin mais comme un moyen : la mise à l’épreuve d’hypothèses n’est-elle pas le signe d’une recherche intellectuelle honnête ? Se soumettre à la critique, accepter la discussion, n’est-ce pas la meilleure arme contre les terrorismes multiples et le totalitarisme ?

I) _* *_Danger et limites du scepticisme : des vérités éternelles contre l’épochè

→ Affrontement philosophie/ scepticisme qui remonte aux origines de la philosophie (cf. théorie platonicienne des idées élaborée pour combattre le relativisme des sophistes). Par conséquent, en tant qu[e]’ (apprentis !) philosophes, il semble relever de notre devoir de combattre aussi le scepticisme !

D’ailleurs, affirmer qu’il n’y a pas de vérité, n’est-ce pas contradictoire ?! (Paradoxe : si rien n’est vrai, nous ne pouvons tenir pour vrai que rien ne soit vrai !)

→ De plus, il existe certaines vérités qui semblent éternelles et immuables et qui, dès lors, prouvent que la vérité, ou du moins certaines vérités, sont accessibles à l’homme :

  • Des vérités mathématiques, géométriques (ex : théorème de Pythagore).

  • Des vérités physiques : la loi de la chute des corps.

  • Des vérités historiques : la bataille de Waterloo s’est déroulée le 18 juin 1815.

  • Les réécritures : de Sophocle à Anouilh. Antigone : si les dieux ont disparu et si la fatalité tragique n’est plus transcendance, il y une vérité du cœur des hommes. Topos littéraire : le cœur des hommes, les passions qui l’animent ne changent pas.

→ Cependant, on peut également constater que certaines vérités changent avec le temps. [Ex : l’évolution des idées en science. (Kuhn, changement de paradigmes)→référence pas forcément nécessaire !]

Ex : du géocentrisme à l’héliocentrisme.

Cet exemple nous permet cependant de concéder que le scepticisme peut être tentant pour éviter certains abus que l’on a pu commettre si souvent (et que l’on commet encore hélas) au nom de la prétendue vérité.

Ne faudrait-il pas alors repenser le critère de vérité, le critère de l’adéquation ? Comment être certains d’accéder aux choses en soi ? La vérité se doit-elle réellement d’être éternelle et immuable ? Refuser tout changement, toute remise en question de la vérité, n’est-ce pas être dogmatique ?

II) _* *_Redéfinition du critère de la vérité comme adéquation. Le changement comme un allié de la liberté.

→ Solution Kantienne : l’objectivité de la vérité non plus dans l’adéquation (impossible) avec les choses en soi mais dans l’intersubjectivité. (cf. Critique de la raison pure , l’introduction, texte abordable en terminale → les concepts a priori , les catégories de l’entendement, la connaissance comme synthèse a priori). Possibilité d’un accord entre les sujets sur leurs jugements : l’intersubjectivité qui délimite ainsi l’espace des vérités possibles.

Nous constatons donc un changement (et quel changement !), celui du critère même de la vérité comme adéquation. → Le changement ne semble donc pas mettre à mal la vérité et devoir nous rendre sceptiques. Il semble au contraire compatible avec un progrès de la vérité.

Le temps n’est-il donc pas plutôt un allié de la vérité ?

→ Le changement permet à la vérité de se déployer et de se réaliser.

Chez Hegel, le vrai se déploie dans le temps :

Ex : le passage de la forme symbolique de l’art, à la forme classique et enfin à l’art romantique. → Ce changement permet à l’Idée de se déployer et de se réaliser.

L’accès au vrai se fait non seulement dans le temps mais aussi et surtout dans le changement !

[Remarque : Retour sur le premier critère de vérité (la non-contradiction) pour montrer que ce critère est complexifié par Hegel : sa conception dialectisée de l’accès au vrai, qui comprend en elle-même un moment de contradiction, moment nécessaire qui constitue un moment de déploiement du vrai : les contraires s’affrontent avant même de se réconcilier !

On peut donc penser le changement des critères même de la vérité sans pour autant tomber dans le scepticisme !]

→ Le changement permet à la somme des vérités d’augmenter et à la somme des erreurs de diminuer.

Claude Bernard : extrait de son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale .

On peut également penser à Bachelard : La Formation de l’esprit scientifique .

Changement = progrès scientifiques= la somme des vérités croît au fur et à mesure que la somme des erreurs décroît.

→Changement vers plus d’universalité en éthique.

Certains faits qui étaient complètement acceptés et considérés comme normaux et même justes, bons sont aujourd’hui complètement obsolètes : les châtiments corporels à l’école par ex !!!!!

Constater un tel changement ne doit pas nous incliner au scepticisme mais semble au contraire prouver que les hommes tendent à plus de justice, plus d’égalité et donc plus de vérité dans la sphère pratique.

Pour aller plus loin encore, il semble absolument nécessaire face au relativisme de fonder la morale sur un critère universel.

Le devoir semble plutôt être du côté de l’universalisation possible des maximes qui guident nos actions ! Contre le relativisme, l’universalité et l’intersubjectivité (encore !).

Cf. Kant.

Nous avons donc vu que le changement n’était pas toujours incompatible avec la vérité, bien au contraire, et que le temps permettait à la vérité de se déployer, que le changement pouvait être synonyme de progrès.

Dès lors, plutôt que d’être enclin au scepticisme face au changement, ne devrait-on pas déplacer le problème : le doute ne devrait-il pas plutôt nous assaillir non pas face au changement mais face au refus du changement ?

III) _* *_Le doute face au dogmatisme. Le doute comme moyen et non plus comme fin, un doute discriminatoire.

→Refuser le changement = refuser la critique et la réfutation.

Critère de falsification comme critère de scientificité. Cf. Popper. Dès lors, l’honnêteté intellectuelle, l’honnêteté du savant est de se soumettre au test, de chercher à falsifier sa théorie plutôt que de cherche à la vérifier à tout prix.

Texte : Conjecture et réfutation .

Que dit falsification dit possibilité pour une théorie d’être écartée. Mais si c’est cela qui fonde la science alors le changement ne doit pas faire peut et pousser au renoncement, au contraire !

La « confirmation » d’une théorie ne nous apporte rien concernant sa valeur de vérité, tandis que sa réfutation montre la vraie nature des théories scientifiques : elles sont corroborées aussi longtemps qu’elles n’ont pas été réfutées. L’histoire des sciences expérimentales est en quelque sorte un cimetière d’hypothèses éliminées par la dialectique corroboration/réfutation, science périmée/ science –provisoirement-sanctionnée. La modalité hypothétique ne referme pas la science sur son imperfection (→ scepticisme) mais l’ouvre indéfiniment sur son avenir (progrès).

→ Ethique de la discussion.

Texte de Popper : Tolérance et responsabilité intellectuelle .

« Le relativisme critique est la position selon laquelle dans l’intérêt de la vérité de chaque théorie –tant mieux si elles sont nombreuses- doit entrer en concurrence avec d’autres. Cette concurrence consiste dans la discussion rationnelle des théories et leur examen critique. La discussion est rationnelle, cela signifie que l’enjeu est la vérité des théories en concurrence : la théorie qui semble se rapprocher le plus de la vérité dans la discussion critique est la meilleure : et la meilleure théorie évince les plus mauvaises. L’enjeu est ici la vérité ».

Des élèves du lycée Louis Pasteur
Des élèves du lycée Louis Pasteur Crédits : MC - Radio France

LECTURE :

*- Kant, * Critique de la raison pure , Introduction, 1781, trad. Alain Renaut, (GF Flammarion, 1997), p.110-111

  • Platon , Le Théétète

  • Karl Popper , Conjectures et réfutations (Payot)

EXTRAITS :

*- * Deux versions d’Antigone : Sophocle et Anouilh

  • Archive Bachelard : La relativité se présente comme dialectique de la science newtonienne

  • Douze hommes en colère , film de Sidney Lumet (1957)

Retrouvez nos Tutos philo ! Les invités des Nouveaux chemins se rappellent de leur premier contact avec la Philosophie et vous prodiguent leurs conseils pour bien réussir au bac.

REFERENCES MUSICALES :

-Dvorak , Trio n°4 en mi min

  • Malher , Langsam

  • Annett Focks , Revolution

*- Jean Gabin, * Maintenant je sais

*- Johnny Cash, * Time changes everything

Par Géraldine Mosna-Savoye

Réalisation: Nicolas Berger

Prise de son: Jean-Pierre Zing et Alex James

Lectures: Olivier Martinaud

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