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Épisode 4 :

Explication de texte : Marc Aurèle, extrait des Pensées pour moi-même

54 min
À retrouver dans l'émission

Puis-je être heureux après un accident ? Cela paraît difficilement soutenable… et pourtant, Marc Aurèle affirme que oui : convertir son malheur en bonheur est une question de vertu. Apprenez à devenir heureux-se aujourd'hui, avec Stéphane Florent.

Géraldine Mosna-Savoye s'entretient avec Stéphane Florent, professeur de philosophie au lycée Saint-Joseph d'Avignon, qui propose un corrigé de l'épreuve d'explication d'un texte extrait de Pensées pour moi-même de Marc Aurèle.

Se rendre ferme comme le roc que les vagues ne cessent de battre. Il demeure immobile, et l'écume de l'onde tourbillonne à ses pieds.
Ah! quel malheur pour moi, dis-tu, que cet accident me soit arrivé!» Tu te trompes; et il faut dire : «Je suis bien heureux, malgré ce qui m'arrive, de rester à l'abri de tout chagrin, ne me sentant, ni blessé par le présent, ni anxieux de l'avenir». Cet accident en effet pouvait arriver à tout le monde; mais tout le monde n'aurait pas reçu le coup avec la même impassibilité que toi. Pourquoi donc tel événement passe-t-il pour un malheur plutôt que tel autre pour un bonheur? Mais peux-tu réellement appeler un malheur pour l'homme ce qui ne fait point déchoir en quoi que ce soit la nature de l'homme? Or, crois-tu qu'il y ait une vraie déchéance de la nature humaine, là où il n'est rien qui soit contraire au voeu de cette nature?
Et quoi! tu connais précisément ce qu'est ce voeu; et tu croirais que cet accident qui t'arrive peut t'empêcher d'être juste, magnanime, sage, réfléchi, circonspect, sincère, modeste, libre, et d'avoir toutes ces autres qualités qui suffisent pour que la nature de l'homme conserve tous ses caractères propres!
Quant au reste, souviens-toi, dans toute circonstance qui peut provoquer ta tristesse, de recourir à cette utile maxime: «Non seulement l'accident qui m'est survenu n'est point un malheur; mais de plus, c'est un bonheur véritable, si je sais le supporter avec un généreux courage.
Marc Aurèle, Pensées pour moi-même

Stéphane Florent et Géraldine Mosna-Savoye
Stéphane Florent et Géraldine Mosna-Savoye Crédits : MC - Radio France

Introduction

Peut-on rester indifférent à son malheur? Dans ce texte, Marc Aurèle répond à cette épreuve à soi par deux arguments. D'abord le malheur est contraire à la vocation de la nature humaine qui recherche son bien. C'est donc nous qui nous trompons.

Par conséquent, cette épreuve du malheur est une expérience heureuse de la vertu de l'impassibilité. Or cette conversion du malheur en occasion heureuse est paradoxale: « ceux que le malheur n'abat point les instruit» enseigne un proverbe. Or cette force formatrice du malheur peut aussi apparaître comme impossible à atteindre, voire comme une expérience absurde du bonheur. Comment l'auteur répondra-t-il à cette objection ? L'auteur parcourt son analyse en pratiquant l'autocritique.

Dans une première partie (lignes 1 à 7), le texte suit une pédagogie toute stoïcienne ; après un aphorisme sur le thème de la citadelle intérieure que doit atteindre le sage, Marc Aurèle dialogue pour lui-même en simulant un contradicteur auquel il répond que le malheur est une méprise du jugement car il est subjectif, chacun ne l'ayant pas reçu de la même manière.

Dans une seconde partie (lignes 8 à 19), le malheur est contradictoire à la nature humaine et à sa vocation raisonnable. Au contraire est-il une occasion pour se former au courage et à la vertu et atteindre ainsi le bonheur par la vertu conforme à la nature qui nous constitue.

Partie n°1 Le malheur est une erreur du jugement

  • a)

Le texte débute dans la tradition stoïcienne par un aphorisme «Se rendre ferme comme un roc» (L 1) . La sentence est justement bien détachée du texte afin de lui donner sa direction morale. L'infinitif «se rendre ferme» correspond au ton impersonnel qui s'adresse à tout homme, à tout homme habitant du monde. Pourquoi rester immobile comme un roc dans le tumulte des bruits du monde? L'impassibilité serait-elle justement la vraie vie, celle du refuge intérieur indifférent aux choses qui ne dépendent pas de moi?

Mais quel paradoxe d'être dans une vie heureuse intérieure éloignée de la vie du monde? Le texte ne répond pas immédiatement à cette question par une analyse conceptuelle du bonheur ou du malheur par exemple. La méthode de l'auteur est l'apostrophe. Un interlocuteur fictif dialogue au plus proche du philosophe par le tutoiement. La raison commune voudrait que l'on dénonce le malheur et que l'on s'en plaigne. «Quel malheur que cet accident me soit arrivé (L 1-2) Or la réponse est directe : «Tu te trompes» (L 3) toi le plaignant qui évoque un accident inévitable.

D'où vient cette méprise? Le malheur n'existe pas en soi mais seulement dans ma manière de le concevoir, dans mon jugement. C'est moi-même qui cause mon malheur par un défaut de ma représentation. C'est au contraire une chance du destin que de rester impassible. La malheur est une bonne épreuve car je reste à l'abri d'un sentiment (le chagrin) et des faits présents et à venir, qui ne dépendent pas de moi.

  • b) 

Faut-il conclure avec l'auteur qu'à toute chose malheur est bon ? Un tel paradoxe n'en est plus un quand on reprend la direction pédagogique du texte. Le malheur est l'occasion de l'indifférence, vertu première du sage et de l'homme . En effet, dépend-il de nous que d'être heureux ? Il dépend de nous de ne pas être atteint par ce qui ne dépend pas de nous. C'est la simplicité de l'analyse stoïcienne que l'on peut mettre en présence le temps du bonheur qui selon l'étymologie consiste à être au présent avec soi. Pourquoi donc tel événement passe-t-il pour un malheur plutôt que tel autre pour un bonheur ? C'est la subjectivité de notre jugement qui est en cause quand nous désignons le malheur.

En effet, si l'accident existait, alors des évènements «extra- ordinaires» « sur-naturel » adviendraient, en dehors de l'ordre du monde. Ce qui contredirait le déterminisme évoqué dans le texte. La subjectivité de chacun face aux événements est contredite par Marc Aurèle. Nul ne peut dans le cosmos sortir de la nature humaine unique qui le constitue. Mon malheur est aussi bien celui de l'autre. Ce qui nous différencie, c'est le progrès dans la sagesse. L'insensé reste en chemin et se rapproche de sa nature par nécessité. Mais pourquoi le bonheur essentiel à la vie humaine n'est-il pas une évidence ? Pourquoi est-il si difficile à définir ?

  • c)

Il serait tentant d'aller chercher chez Aristote par exemple le paradoxe d'un bonheur comme fin unique d'une vie humaine accomplie mais dont les moyens pour y parvenir sont toujours différents. Ou avec Epictète d'analyser les erreurs du jugement. Mais on ne résout pas un problème par compensation. Aucune doctrine sur le bonheur n'est requise. La réponse est dans le texte : Qui est ce « tout le monde » dans le texte ? Une évocation de la nature humaine ? Une évidence de l'universalité de l'homme dans un Cosmos ? D'abord « tout le monde » est bien la référence sur laquelle on peut montrer que ce malheur est commun et non unique. Ce qui n'est pas commun c'est la manière de le recevoir.

Le malheur est à la fois un fait et l'affection de ce fait. A la fois un objet datable, situable et un rapport à cet objet, un jugement, une affection. Or si je ne peux agir sur le choses finalement commune, je peux agir sur ma manière de les recevoir. Et justement certains sont indifférents, impassibles apathiques. Qu'y a t-t-il de commun entre un être peu touché par son malheur et un homme affecté ? La question paradoxale démontre la subtilité de l'enseignement stoïcien : Indifférent ou non n'ajoute rien au bonheur de même qu'être malheureux n'enlève rien à la félicité du sage. Ainsi cette première partie du texte remet-elle en cause la plainte du malheur.

Partie 2 La conversion du malheur en bonheur

  • a) 

Après avoir dénoncé l'erreur de jugement, l'auteur dénonce la contradiction du malheur « contraire au voeu de cette nature ». La nature humaine qui se nuirait à elle-même est-elle concevable ? Tout être est incliné par la nature à mener une vie convenable et non nuisible pour lui-même. L'homme sait d'instinct prendre ce qui est utile à sa conservation et rejeter ce qui est nuisible. La nature humaine l'adapte l'homme à lui-même pour qu'il soit attaché à lui-même et à tout ce qui lui est propre. Aucune déchéance n'est possible. Marc Aurele emprunte deux questions exprimant au mieux la contradiction interne d'une nature humaine nuisible. Le malheur ne touche en rien la nature humaine, il ne l'augmente ni ne la modifie. La seconde question est une apostrophe : crois-tu que la nature dont tu fais partie irait contre elle-même ? La providence de la nature (sans « p » majuscule) ne peut donner naissance à des êtres qui seraient étrangers à eux-mêmes.il faut donc que la nature adapte chaque être à sa nature. Tel est son « voeu », sa vocation.

  • b) 

la nature de l'homme conserve tous ses caractères propres . Au fur et à mesure de l'évolution d'un être, celui-ci sera toujours adapté à sa constitution, Il faut rechercher ce qui est bénéfique et qui est inscrit silencieusement dans notre nature. Peu probable que ce soit le malheur, qui en plus ne dépend pas de nous. Se retrouver pour retrouver ce qui est « conservé ». Le bonheur consiste donc à retrouver d'abord sa nature en étant indifférent aux accidents et méfiants des jugements affections trompeurs. Sortir de la nature qui nous constitue serait un motif pour commettre l'injustice . Or cette nature nous indique de vivre selon la vertu. L'auteur énonce les qualités de morale de l'âme raisonnable retrouvée et donc heureuse : être « juste, magnanime, sage, réfléchi, circonspect, sincère, modeste, libre »Retrouver sa nature c'est retrouver sa fonction propre, conservée dans les premiers instincts. Elle concerne simplement le fait de vivre conformément à sa nature. La fonction propre est une activité conforme à la nature de tel ou tel être. : la plante déploie sa nature et se développe dans un sol approprié, l'animal s'adapte à sa nourriture, l'homme suit sa nature en choisissant ce qui est préférable et donc son bien qui est le Bien. La seule différence est que le sage est gouverné par son choix du bien qui lui assure le bonheur alors que le malheureux peut engager des actes inappropriés

  • c)

Mais l'homme triste, touché par un faux malheur peut progresser. La malheur aguerrit la force mentale du sage qui peut vivre et donc subir plusieurs conversions. Si je sais supporter (cf l'adjectif être stoïque) je serai heureux. « fais que ton malheur ne te dépasse pas justement en le considérant comme une occasion véritable (conforme à ma nature) pour le supporter et me rendre courageux Cette maxime ou ce précepte est le mode même de l'enseignement stoïcien. Reprenons les apostrophes de Marc Aurèle : « Tu te trompes » « Mais peux-tu réellement appeler un malheur pour l'homme » « Or, crois-tu qu'il y ait une vraie déchéance » « Et quoi ! tu connais précisément ce qu'est ce voeu » « Quant au reste, souviens-toi »

En prenant conscience des passions, de ton jugement, en faisant appel à ta raison c'est-à-dire à ta nature tu pourras convertir ton malheur en force morale. On remarquera le terme « utile » qui accompagne la maxime. Mais comment supporter le malheur et le rendre comme heureuse occasion ? L'insensé peut progresser vers la vertu en effectuant cette vertu. Insistons sur cet aspect performatif de réaliser une valeur en supportant un malheur. Et c'est le rôle de la vertu. Celle-ci suffit pour une vie adéquate à laquelle rien ne manque et quiconque est vertueux vit heureux dans la certitude de ne jamais être déçu. Toutes les qualités morales évoquées par l'auteur sont enchaînées en une unique vertu « Un bonheur « véritable » se révèle donc à celui qui intérieurement est apaisé, indifférent, contemplatif. Le stoïcien a compris qu'il y a des choses sur lesquelles il ne peut rien ; il y devient indifférent. Mais cette tranquillité de l'âme n'est que l'apparence extérieure d'un effort intérieur par lequel il cherche à modifier ses opinions. L'indifférence, loin de résulter d'une démission, est guidée par la prise de conscience de mes pouvoirs. Elle est tout autre chose qu'une passivité

Conclusion

La lecture de Marc Aurèle a le mérite de nous faire vivre et de nous révéler ce qu'il soutient. Les mots ne sont pas extérieurs aux pensées. Dans un premier temps, le malheur apparaît comme une erreur de jugement et puis par interrogations successives, une occasion de retrouver sa nature c'est-à-dire son bonheur. On connaît plusieurs siècles après les critiques qui seront dirigées au stoïcisme et à Marc Aurèle qui le termine historiquement. Pascal dira avec raison du stoïcisme « qu'il a compris ce qu'on doit mais qu'il se perd dans la présomption de ce qu'on peut » La critique de Kant sur le statut des maximes morales et la confusion du bonheur et de la vertu est célèbre. Mais Marc Aurèle restera un pédagogue du bonheur qui est en nous et qu'il faut retrouver.

Les professeurs en pleine discussion
Les professeurs en pleine discussion Crédits : MC - Radio France

Textes lus par Olivier Martinaud

  • Marc Aurèle, Pensées pour moi-même , Livre IV, 170-180

Extraits diffusés

  • Blue Jasmine , film de Woody Allen (2013)
  • Be Happy , film de Mike Leigh (2008)

Musiques diffusées

  • Neil Young, Don’t let it bring you down
  • Simon & Garfunkel , I am a rock
Les preneurs de son, Alex James et Jean-Pierre Zing
Les preneurs de son, Alex James et Jean-Pierre Zing Crédits : MC - Radio France

Réalisation: Nicolas Berger

Prise de son: Jean-Pierre Zing et Alex James

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