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Que nous dit le philosophe Jean-Jacques Rousseau du langage ?
Épisode 3 :

Rousseau, extrait du Second discours. Commentaire de texte

59 min

Commentaire de texte proposé par Pierre-Hervé Martin

Que nous dit le philosophe Jean-Jacques Rousseau du langage ?
Que nous dit le philosophe Jean-Jacques Rousseau du langage ? Crédits : We Are - Getty

On doit juger que les premiers mots, dont les hommes firent usage, eurent dans leur esprit une signification beaucoup plus étendue que n'ont ceux qu'on emploie dans les langues déjà formées, et qu'ignorant la division du discours en ses parties constitutives, ils donnèrent d'abord à chaque mot le sens d'une proposition entière. Quand ils commencèrent à distinguer le sujet d'avec l'attribut, et le verbe d'avec le nom, ce qui ne fut pas un médiocre effort de génie, les substantifs ne furent d'abord qu'autant de noms propres, l'infinitif fut le seul temps des verbes, et à l'égard des adjectifs la notion ne s'en dut développer que fort difficilement, parce que tout adjectif est un mot abstrait, et que les abstractions sont des opérations pénibles, et peu naturelles. 

Chaque objet reçut d'abord un nom particulier, sans égard aux genres, et aux espèces, que ces premiers instituteurs n'étaient pas en état de distinguer ; et tous les individus se présentèrent isolés à leur esprit, comme ils le sont dans le tableau de la nature. Si un chêne s'appelait A, un autre chêne s'appelait B : de sorte que plus les connaissances étaient bornées, et plus le dictionnaire devint étendu. L'embarras de toute cette nomenclature ne put être levé facilement : car pour ranger les êtres sous des dénominations communes, et génériques, il en fallait connaître les propriétés et les différences ; il fallait des observations, et des définitions, c'est-à-dire de l'histoire naturelle et de la métaphysique, beaucoup plus que les hommes de ce temps-là n'en pouvaient avoir. Jean-Jacques Rousseau, extrait du Deuxième discours

Commentaire de texte proposé par Pierre-Hervé Martin

  • Peut-être commencer par dire un mot du 2e discours qui constitue, au sens propre, un exercice académique.
  • Situation de l'extrait dans l'économie générale de l'oeuvre.
  • Ecarter la question de l'origine du langage (que Rousseau a pris soin de considérer comme un "embarras") pour investir celle de la nature et de la fonction des langues (principe fondateur de la linguistique)
  • Les enjeux du texte : l'articulation "bijective" de la parole et de la pensée (il faut parler pour pouvoir penser ; il faut penser pour pouvoir parler)

On peut ensuite entrer dans le texte. Les codes couleurs ci-dessous reprennent les passages surlignés de la même couleur dans le texte ci-dessus : 

  • Le "proto-langage" comme moyen de communication grossier
  • Du langage comme moyen de communication (de ses émotions) au discours comme moyen de signifier le monde (classer, organiser, hiérarchiser, rassembler, distinguer…)
  • Le pouvoir d'abstraire comme condition du langage articulé (l'attribut, le verbe, l'adjectif)
  • Le principe d'économie : de l'inutilité de donner un nom à chaque chose
  • L'homme doué de parole : un animal métaphysique ! (capable de penser le monde, d'abstraire, de concevoir…)
  • Proposition de mise en parallèle de ce texte et de la nouvelle de Borgès "Funès ou la mémoire" : parce que Funès a assez de mémoire pour inventer un langage par lequel il donne à chaque objet singulier un nom propre, le narrateur le considère comme incapable de penser (en effet, dit-il, "penser, c'est abstraire, oublier des différences).
  • En guise de conclusion :
  • Rousseau nous donne à penser l'incroyable difficulté d'une opération qui nous semble aller de soi… Que de prouesses intellectuelles derrière une faculté aussi communément partagée !
  • La parole n'est pas d'abord un outil de communication (les animaux communiquent très bien) : parler est autre chose que communiquer, c'est la marque distinctive de notre humanité en tant que nous sommes capables de penser le monde (cf. la formule de Cioran : "On n'habite pas un pays, on habite une langue")
Pierre-Hervé Martin et Adèle Van T=Reeth
Pierre-Hervé Martin et Adèle Van T=Reeth

Bibliographie

  • J.-J. Rousseau , Second discours
  • Borgès , Funès ou de la mémoire

Musiques diffusées

  • Giovanni Paisiello,  Il barbiere di Siviglia (BOF Barry Lyndon)
  • Edward Elgar , Concerto en mi min op 85 adagio
  • Bobby Lapointe , Ta kati t'a quitté
  • Les Serruriers Magiques , Des mots français

Extraits diffusés

  • L'enfant sauvage,  film de François Truffaut 1970
  • Françoise Dolto, Le langage (ITW par Jacques Pradel, France Inter)
Le public, Bac philo 2ème édition
Le public, Bac philo 2ème édition Crédits : VN - Radio France

Une émission en partenariat avec Philosophie Magazine

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