LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Bac philo deuxième session 3/4 : Explication de texte : L'énergie spirituelle d’Henri Bergson

49 min
À retrouver dans l'émission

Par Adèle Van Reeth

Réalisation : Bertrand Chaumeton et Olivier Guérin

Lectures : Georges Claisse

Jeanne-Claire Fumet et Adèle Van Reeth
Jeanne-Claire Fumet et Adèle Van Reeth Crédits : MC - Radio France

COMMENTAIRE DE TEXTE:

L'énergie spirituelle , Chap. 2 « L'âme et le corps » de Bergson ( PUF Quadrige 2006 )p. 30-31

Que signifie d'être à la fois âme et corps, matière et esprit ?

Comment analyser la relation entre ces dimensions qui nous constituent paradoxalement ?

Sont-elles opposées, parallèles, complémentaires, subordonnées ?

Entre matérialisme et idéalisme, rappellera Bergson, la philosophie a déjà presque tout dit, à ce sujet, - mais elle n'a rien résolu.

L'observation la plus commune suffit à nous mettre en face de l'étrangeté de notre condition particulière.

Que nous apprend-elle ?

1° Comment nous emmène-t-elle de l'extériorité des corps à l'intériorité du « moi », de la conscience personnelle ?

2° Comment cette intériorité irradie-t-elle à travers le corps (mon corps) bien au-delà de lui ?

3° Comment se manifeste ainsi, mieux que par une définition abstraite, un sens de la relation entre âme et corps ?

Du corps physique à l'énergie spirituelle, Bergson nous propose de dépasser les oppositions convenues (mécanisme et métaphysique), pour penser l'âme et le corps dans une continuité de vitalité créatrice.

Que suis-je tel que je m'apparais ?

Point de départ : une donnée évidente, ma présence matérielle au monde. Mais une évidence qui se révèle bientôt équivoque : cette présence se re-présente à soi = elle impose l'idée d'une intériorité qui ne peut pas être matérielle.

1) Je suis un corps. Mais qu'est-ce qu'un corps ?

Corps = somme de parties, disposées les unes par rapport aux autres dans une extériorité bien ordonnée (partes extra partes). Comme toute autre réalité ce de genre, nos corps pourraient être démontées, désarticulés et étalés : on verrait alors de quoi nous sommes faits.

De quoi , mais pas encore comment : de cette première approche – disons : mécaniste, qui voit dans tout corps un agencement de pièces – on ne peut pas se contenter pour comprendre ce qui fait un corps vivant.

→ ce corps physique subit les forces mécanique externes, exactement comme les corps inertes => tombe, se brise, se déplace sous la contrainte d'une force extérieure, etc.

Exemple : accident de voiture => montre corps humain fragile, cassable, comporte comme n'importe quel autre corps matériel soumis à la vitesse, à la pression, aux chocs...

Seulement, ce corps n'est pas seulement mû : il se meut aussi de lui-même, spontanément.

2) Mais quelle est la cause du mouvement spontané des corps ?

Ils « semblent venir du dedans » dit Bergson, ils sont « imprévus » et on les dit « volontaires ».

a) ils « semblent » venir du dedans → précaution => pour indiquer inférence invérifiable. Il s'agit d'un dedans qui ne se laisse pas facilement explorer.

b) Ce « dedans » : de quoi est-il l'intérieur ?

Pas du corps : le corps n'a d'intériorité que matérielle, càd un agencement de parties ordonnées dans l'espace.

On peut extérioriser le dedans du corps (dans la dissection, par exemple). Mais on n'y trouvera pas la cause du mouvement « imprévu ». Rendu à sa matérialité organique, le corps se révèle soumis à des lois régulières et des normes biologiques déterminées.

Cette intériorité ici en cause → n'est pas la doublure réversible d'un dehors observable.

  • Peut-on l'entendre au sens d'un « milieu intérieur », selon l'idée de Claude Bernard ?

    Mais l'activité d'un corps vivant, en tant qu'il se régule lui-même dans ses fonctions vitales, n'est que très relativement imprévue : on peut le référer sans trop d'incertitudes aux besoins de la conservation.

    → serait plutôt ici la qualité d'un être irréductible au calcul et à la prévision => dont le mouvement naît de soi-même comme de sa propre source.

c) Nommer « volontaires » de tels mouvements : c'est d'emblée passer outre aux considérations biologiques.

→ Et pour cause : actes qui se manifestent comme décrets personnels d'un agent qui n'est pas n'importe lequel : il signe par là sa présence singulière, personnelle, au monde.

Ce « dedans » n'est pas un lieu mais une intensité de pensée, pas un moyen de transmission et de propagation de forces, mais un générateur d'énergie orienté.

PB : n'a-t-on pas ainsi, avec la volonté qui est une qualité spirituelle, sauté subrepticement par-dessus la difficulté ? Glissé du corps à l'âme, de la biologie à la pensée, sans rendre raison du passage ?

N'a-t-on pas intégré ispo facto dans les données observables une qualité métaphysique ?

II. Changement de perspective : la question du moi.

Du strict point de vue de la causalité, qu'est-ce qu'une action volontaire ?

=> Une action qui résulte de l'activité personnelle, qui exprime un choix et manifeste une intention. Ce dont atteste l'expérience la plus banale et la plus courante de l'existence subjective : celle de s'éprouver comme un « moi ».

Reste à éclairer cette expérience triviale de ce que c'est d'être un « moi « .

1) Changement de point de vue d'observation :

De l'expérience (perceptive) externe, on se tourne donc vers celle d'une pensée intérieure de soi, nécessairement personnelle.

→ Paradoxe immédiat : le dedans n'est pas plus intérieur au corps qu'il ne lui est immanent. La première caractéristique observable du « moi » au regard du corps semble le dépassement.

=> Ni revers l'un de l'autre, ni double symétrique : la relation du dedans et du dehors, du corps physique et de l'âme spirituelle, n'est pas ordre et proportion, mais disproportion et excès.

Comment sont-ils coordonnés ?

Bergson propose d'observer leurs rapports dans l'espace et le temps / le champ de l'expérience externe et interne.

a) Dans l'espace : opposition entre le lieu du corps et le domaine de la perception externe.

→ point focal de la perception, le corps n'en est que le point de départ, pas la limite

=> les étoiles (on pense au ciel étoilé du devoir kantien) = image d'absolu dans le fini.

Au plus loin qu'on peut atteindre, on perçoit la limite du corps par ses capacités de se projeter au-delà de soi et d'ouvrir un champ de prospection presque illimité.

→ Expérience de la disproportion entre la place occupée par mon corps et l’étendue des perceptions spatiales = donne conscience de l'immensité infinie du monde - vertige et transcendance (Cf. Pascal : effroi du silence éternel des espaces infinis => tentation de s'égarer dans une matérialité inépuisable mais sans esprit?)

Faut-il y lire une propension de la conscience à échapper au corps ou bien à l'augmenter en puissance ? Une querelle de préséance (de l'esprit sur le corps) ou une tension vers leur association qui dépasse la condition animale ?

b) Dans le temps : opposition entre instantanéité de la matière et temporalité de la conscience

→ matérialité constitue ma présence corporelle mais « je » m'abolirait sans trace, à défaut d'une persistance durable de conscience.

= Car matière ignore le temps : ne porte marque du passé (altération, dégradation, destruction) qu'extérieurement à elle, par une conscience qui en constate le changement.

Exemple : vieillissement des corps.

Or perception du changement suppose une permanence à soi , une présence continuée dans les moments successifs – ou plutôt une constance du soi qui constitue la durée même de l'expérience temporelle.

Le temps se tisse de l'intérieur de la conscience par une rétention (extension en arrière) du passé et une anticipation (extension en avant) de l'avenir dans la pensée actuelle. => ce que Bergson décrit comme « un pont jeté entre le passé et l'avenir » et qui est la conscience elle-même.

Double mouvement inversé de l'enroulement / déroulement = accumulation qui épaissit l'intériorité du « moi » tandis que se déplie l'extériorité des événements du réel. Le devenir disperse pendant que la conscience amasse, s'étoffe et prend force d'activité volontaire.

Processus quasi-organique de métabolisation :

→ ingestion des données : apprentissage, appropriation, épaississement des traces mnésiques => dans un mouvement de synthèse (≈ anabolisme)

→ puis utilisation de cette force dans une résolution impromptue qui rompt l'ordre mécanique des causes naturelles. acte volontaire innovant (≈ catabolisme).

Préméditation de l'avenir = insertion de fins humaines inédites dans les anfractuosités du réel

càd : dans les failles du mécanisme dont la causalité est moins concentrée, moins intensive que l'énergie du vouloir subjectif.

=> tandis que le temps déroule l'enchaînement causal des événements ordinaires (=dans l'ordre mécanique prévisible) → càd défait et refait les rapports externes des données

la conscience se tisse elle-même dans le mouvement de recomposition qu'elle initie => emprisonnant les bribes du dehors (données matérielles) dans les strates du dedans (intelligence constructrice) pour composer des idées qui se cumulent et se fécondent en se recouvrant (progrès cumulatif).

NB : de ce qui se passe (exemple : un souffle de vent) → vers ce que ça indique (une force de propulsion) → à ce que ça peut donner (énergie éolienne).

Préparer l'avenir : à prendre au sens d'une compréhension vive (synthèse constructive) de toutes les opportunités du réel, des potentialités à exploiter => anticipation d'une possible orientation de la mécanique des faits selon les modalités singulières d'une conscience personnelle.

Préparer => ébaucher en pensée les variations intentionnelles de l'expérience objective, les choisir pour agir.

L'acte volontaire : un détournement inventif

Acte volontaire du sujet humain ≠ surgissement miraculeux d'un esprit surgi du néant,

→ mais au contraire : recyclage ingénieux d'aptitudes empruntées aux nécessités pratiques

L'imprévu n'est pas pur surgissement d'une variation aléatoire :

D'une part intègre des mécanismes acquis par répétition, dans le besoin ou la commodité

D'autre part les met au service d'une disposition inventée (non dictée par la situation)

=> l'agent devient acteur de son propre scénario

→ ex. de la répétition d'exercices techniques : gammes au piano, découpe de bois en menuiserie, passage des vitesses en voiture => jusqu'à imprégnation corporelle complète = permet détachement pour un libre usage personnel.

=> Libère la faculté d'invention subjective de l'acteur

(Idem pour tout « entraînement » qui conduit à enchaîner les gestes sans réfléchir).

Peut se mettre au service de toue fin utile, efficace, pratique (processus technique) => mais trouve en soi sa propre finalité comme mouvement inventif

(→ permet l'expérience jubilatoire de la réussite et de la liberté )

Créativité des formes extérieures :

Action innovante qui engendre un univers extérieur → aménage le monde du dehors, aussi bien matériel que symbolique :

par des artefacts matériels utilitaires ou d'agrément → qui disent les besoins ou les attentes

mais aussi par des formes intellectuelles

  • de savoir (méthodes, sciences...),

  • d'organisation sociale (lois, institutions....),

  • de spiritualité (religion, esthétique...)

=> vitalité culturelle : jamais réductible aux conditions matérielles de son apparition

= idée de « génie humain » comme puissance de création émergente : engendrement de formes, sans raison d'être hors de l'activité spécifique de l'homme.

Auto-création par effet en retour :

Activité de transformation / invention du monde => auto-formatrice pour le sujet qui se « détermine » (càd se définit, s'accomplit) par la concentration de sa volonté :

  • focalise ses forces intellectuelles et motrices dans la perspective de l'objet de son vouloir

  • réalise et révèle ses potentialités singulières d'acteur volontaire

A la manière d'un parachèvement (càd accomplissement final d'une perfection potentielle) de soi par soi ? Âme ou esprit de l'homme → comme un complément de la puissance créatrice de son auteur

=> créature qui achève sa propre création, intériorisation de la puissance formatrice de la nature ?

L'activité volontaire (libre) aurait alors deux sens possibles :

  • soit : réalisation de dispositions providentielles données en puissance, dans une perspective théologico-finaliste

  • soit : engendrement continu de soi dans une sorte d'emportement réciproque de l'âme et du corps => qui tendrait à transcender la nature en réitérant (sans nécessité...) son acte de génération originaire ?

Acception problématique de la liberté, car acception qui dépasse aussi la portée de la subjectivité (et pas seulement le mécanisme de la nature).

=> dans une perspective mécaniste (scientifique) → liberté réductible à une coopération du physique et du mental (cérébral) selon une programmation génétique = simple illusion de liberté.

=> dans perspective finaliste → liberté à comprendre dans le cadre d'un développement de rationalité, conduisant l'humanité vers plus de sagesse et de prudence (càd de calcul et de prévision) = simple adaptation intelligente.

=> Ou bien, contre ces 2 thèses, perspective d'un élan créateur irréductible aux schémas rationnels, à l’œuvre dans toute forme de la vie (et en elles pareillement inexplicable)

Idée bergsonnienne d'un élan vital comme structure spirituelle de la nature : mode d'émergence de tous les phénomènes vivants, qui ne tend pas vers la conservation et la répétition du même mais vers une diversification infinie – que nous pouvons d'autant moins rationaliser que nous en sommes le fruit.

Thèse suspecte d'irrationalité ou de mysticisme ? Permet au contraire de comprendre le mouvement même de la vie, tel qu'il se manifeste dans la relation âme /corps en l'homme :

→ explicable par la science dans les moyens qu'il emprunte (mécanisme a posterori )

→ canalisé par la prévoyance utilitaire de l'intelligence l'humaine (finalisme secondaire)

Mais fondamentalement inexplicable → seulement descriptible : puissance intentionnelle sans orientation déterminée, sans autre but ni fin que son déploiement à l'infini.

Lectures:

  • Bergson , L'énergie spirituelle (1919)

  • Bergson , L'évolution créatrice (1907)

  • Proust , A la recherche du temps perdu (1913), Du côté de chez Swann, Combray, lu par André Dussollier

-textes mentionnés / évoqués :

- Claude Bernard , Introduction à la médecine expérimentale (1865) : le milieu intérieur

  • Kant , Critique de la raison pratique (1788), IIème partie : "le ciel étoilé au-dessus de moi"

  • Pascal , Pensées (1669) : pensée 64 (édition Gallimard, Pléiade) : "l'infinie immensité des espaces m'effraient" -

Extrait :

Camille Claudel , film de Bruno Nuytten

Chansons :

  • Pixies , Where's my mind ?

  • Christophe , Les marionnettes

Et les "2 minutes papillon" de Géraldine Mosna-Savoye:

Cette semaine 4 philosophes nous racontent leur année de terminale : découverte de la philosophie ou épreuve du bac de philo qui a marqué la suite de leurs aventures. Ils en profitent pour donner quelques conseils aux élèves qui passeront le bac dans deux semaines ou pour rendre hommage à leurs professeurs de philosophie.

Aujourd’hui:

Paul Mathias ,philosophe et auteur de Qu’est-ce que l’Internet ? paru aux éditions Vrin.

Qu’est-ce que l’Internet ?
Qu’est-ce que l’Internet ?
Intervenants
L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......