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Bac philo deuxième session 4/4 : Dissertation : En quoi le droit de punir participe-t-il de la justice ?

49 min
À retrouver dans l'émission

Par Adèle Van Reeth

Réalisation : Bertrand Chaumeton et Olivier Guérin

Lectures : Georges Claisse

Par Adèle Van Reeth

Réalisation : Bertrand Chaumeton et Olivier Guérin

Lectures : Georges Claisse

Samin Rashidian et Adèle Van Reeth
Samin Rashidian et Adèle Van Reeth Crédits : MC - Radio France

En quoi le droit de punir participe-t-il de la justice ?

Tel est l’acte, telle doit être la sanction : il suffit de jeter un œil sur ce qu’il a commis pour sentir que la punition est amplement méritée. S’il ne souhaitait pas subir les privations, il lui suffisait de ne pas déposséder injustement autrui. S’il ne désirait pas les coups, il lui suffisait de n’en point porter. La punition n’est-elle pas l’effet mécanique, et pour ainsi dire nécessaire, de la faute commise ?

« En quoi le droit de punir participe-t-il de la justice ? ». La notion de « justice » est en elle-même difficile à manipuler parce qu’elle est plurivoque. La « justice » peut renvoyer à une norme idéale qui nous sert à juger de la valeur ou de la non valeur de ce qui est. Elle peut également renvoyer à l’institution judiciaire qui prend en charge les crimes et délits. Il peut s’agir enfin d’une qualité morale qui distingue l’honnête homme des autres. L’homme que l’on qualifie de « juste » est en effet celui qui sait rendre à chacun ce qui lui revient réellement : il est capable d’opérer un décentrement qui lui permet de se libérer au moins en partie de son intérêt propre. La « participation » est une notion d’origine platonicienne : elle désigne le fait, pour une réalité quelconque, de partager quelque chose en commun avec une Idée que la raison doit pouvoir saisir. On ne demande pas ici s’il y a quelque chose de commun entre le droit de punir et l’Idée de justice, on présuppose qu’il existe bien une relation essentielle entre le droit de punir et l’Idée de justice. La difficulté consiste donc à identifier clairement ce qui permet d’avancer que le « droit de punir » est à sa manière l’expression d’une certaine Idée de justice. Mais avant d’examiner le « droit de punir », il est préférable de partir de la punition en tant qu’acte ordinaire et privé, parce qu’elle est relativement plus simple. La punition est comparable à un rituel qu’il est possible d’analyser (la séquence qui suit est chronologique) : il y a des règles, un acte est commis et constaté, il est jugé mauvais par celui ou celle qui détient l’autorité au moins parce qu’il est formellement contraire à ces règles, le sujet pris en faute est alors blâmé, le blâme verbal est suivi de l’énoncé de la sanction idoine, laquelle est enfin appliquée malgré les protestations molles ou vives de celui qui doit en faire les frais… Ce qui est remarquable, c’est que le rituel est à peu près identique lorsque la punition est prise en charge par l’autorité publique. Les seules choses qui changent avec le « droit de punir », c’est d’une part le statut des règles qui sont à observer (celles-ci ne sont plus domestiques ou privées, mais légales), et d’autre part l’identité de l’autorité (l’Etat). Mais ce qui est essentiel, c’est que la punition en tant que telle, qu’elle soit une affaire privée, ou qu’elle soit prise en charge par l’autorité publique, contient en elle-même une difficulté que nous avons parfois du mal à saisir, alors même qu’elle est redoutable. Nous savons bien qu’en lui-même, l’acte commis par le sujet fautif ou criminel est un mal, ou bien simplement parce qu’il est formellement contraire à une règle, ou bien par les conséquences qu’il entraine éventuellement pour autrui. Mais qu’en est-il de la punition ? Il suffit de penser ici aux privations diverses, aux humiliations éventuelles, aux coups portés, etc. Ne voit-on pas que la punition, quelle que soit la forme qu’elle prend, est elle aussi un mal immédiat ? Il y a déjà un premier mal, et la punition, au lieu d’effacer ce premier mal passé, semble ajouter au contraire un mal nouveau. Punir, ce n’est donc pas supprimer ou effacer le mal, c’est le redoubler, c’est le multiplier ! Et la difficulté est d’autant plus grande que l’acte de punir n’est pas marginal, mais régulier, et qu’il existe même un « droit de punir » que l’Etat détient… Or, ce n’est pas parce qu’une pratique est régulière, et même institutionnalisée, qu’elle est nécessairement juste ! C’est même le contraire : c’est précisément parce que cette pratique qui redouble le mal est régulière, et même prise en charge par l’autorité publique, qu’elle doit être justifiée rationnellement ! Mais lorsque l’on saisit que la punition est un mal actuel ajouté à un mal passé, on ne voit plus bien ce qui peut justifier, non pas seulement la punition, mais aussi et surtout l’existence du droit de punir. Ne vaut-il pas mieux renoncer à punir, et au contraire pardonner, afin d’éviter d’ajouter de la souffrance à la souffrance ? L’Etat ne ferait-il pas mieux de renoncer à la punition, et de faire un usage généralisé du droit de grâce ? Et pourtant, malgré tout ceci, nous avons du mal à renoncer à la punition, et sur ce point, l’autorité publique semble tomber d’accord avec la foule. Les pratiques punitives n’ont pas disparu, et il ne semble pas que nous soyons prêts à y renoncer. Mais pourquoi ? Peut-être parce que nous sentons, plus ou moins confusément d’ailleurs, que la punition n’est pas seulement un mal immédiat. Sans doute parce que nous imaginons que le mal immédiat qui accompagne toujours la punition est un mal seulement apparent, qui dissimule en réalité un bien plus grand. Mais si tel est le cas, alors il faut identifier ce bien que la punition recèle, et qui seul semble permettre de justifier l’existence, non pas seulement de la punition, mais bien du droit de punir que détient l’autorité publique.

Dans un premier temps, nous chercherons à montrer que le droit de punir est en effet l’expression de l’idée de justice, parce qu’il a pour fin le progrès moral de celui qui subit le châtiment : la punition infligée par l’institution rendrait l’homme plus juste. Parce que cette première justification morale ou éthique ne va pas sans difficultés, nous envisagerons dans un second temps une justification politique du droit de punir.

Notions :Le sujet, la politique, la justice et le droitI. Décomposer / définirEn quoiLe sujet n’est pas : « Le droit de punir participe-t-il de la justice ». Que le droit de punirparticipe en effet de la justice, voilà le point qui est admis, et que l’on ne vous demande pasd’examiner. Il s’agit ici de préciser en quoi, c'est-à-dire de quelle manière, dans quelle mesure, ledroit punir participe en effet de la justice…La justiceIl suffit de partir d’expressions usuelles pour constater que le terme est plurivoque à souhait.1. « Y’a pas de justice ! ». Ce dont on regrette amèrement l’absence, ce n’est pas l’institutionjudiciaire, c’est une norme idéale, que l’on peut saisir en tant qu’Idée, mais qui semble absente dumonde. 2. « J’ai une entière confiance en la justice de mon pays ». La justice dont il est ici question,c’est l’institution judiciaire, fiable ou non fiable, selon que l’on est riche ou pauvre, puissant oumisérable… 3. « Cet homme est un homme injuste ». La justice renvoie ici à une qualité subjectiveque l’on est en droit d’attendre de tout gentleman.Et ce n’est pas tout : dans l’Ethique à Nicomaque, Aristote distingue trois espèces de lejustice. 1. La justice légale, qui renvoie simplement rapport que les citoyens entretiennent avec laloi commune. 2. La justice distributive, qui renvoie au problème délicat de la rétribution despersonne en fonction de leur talent, ou bien encore de leur mérite. 3. La justice corrective (oupunitive), dont la fonction est de corriger les infractions à la loi commune. Et c’est à l’évidencecette justice là qui va nous occuper plus particulièrement ici.Y’a-t-il quelque chose de commun à ces trois figures de la justice ? Le point commun, il faut lechercher du côté des mathématiques : de l’aveu même d’Aristote, la justice est toujours en dernièreanalyse une affaire d’égalité. Il ne peut y avoir de justice que si le traitement des personne est, d’unemanière ou d’une autre égal. Soit, mais de quelle égalité s’agit-il ? C’est qu’il y a deux formesd’égalité…ÉGALITÉARITHMÉTIQUE / SIMPLELa justice, en tant qu’elle repose sur une égalité arithmétique, consiste à traiter de manière rigoureusement égale des personnes que l’on ne considère qu’en tant qu’égales, en faisant délibérément abstraction de ce qui les distingue.On ne considère les personnes qu’en tant qu’il s’agit d’une multiplicité d’individus appartenantà une seule et même classe d’objets.A = B = C = DGÉOMÉTRIQUE / DE PROPORTIONLa justice, en tant qu’elle repose sur une égalité géométrique, consiste à traiter de manière inégale des personnes que l’on reconnaît comme étant inégale, mais tout en respectant une mesure ou une proportion déterminée, cequi permet de garantir la justice d’un traitement pourtant différencié. Soient x, y et z des quantités inégales, l’essentiel, c’est que la proportion soit toujours égale pour que le traitement soit juste.A/x = B/y = C/zParticiper de2C’est chez Platon que l’on trouve le terme un peu curieux de « participation », qui sert àdésigner le fait de « participer de… ». Avec le temps et les diverses traductions, la « participation »est devenue un terme technique du lexique platonicien. Elle est aussi devenue l’objet de querellesphilosophiques interminables et un peu vaines, alors qu’il suffit de revenir au grec, et de garder soncalme.Qu’est-ce que la participation ?e)/xw (echo) : verbe signifiant simplement « avoir ».e(/cij (hexis) : substantif formé à partir du verbe « avoir », auquel on ajoute un suffixe, et qui désigne« le fait d’avoir ». On distingue alors, parmi les choses qu’un sujet peut avoir, les choses ou lesbiens extérieurs qu’il possède, et les qualités personnelles qu’il possède. Une hexis est unedisposition ou une qualité durable, que le sujet possède, ou bien naturellement, ou bien parl’exercice. Les quatre vertus ou excellences antiques, qui relèvent de la catégorie de l’hexis, sont àce titre des qualités (naturelles et / ou acquises) que le sujet peut en effet « avoir ».me/ta (méta) : préposition polysémique qui peut signifier « avec ».me/qecij (methexis) : c’est le substantif que l’on traduit par « participation ». Littéralement, laparticipation, c’est « le fait d’avoir quelque chose en commun avec quelque chose d’autre ».Pour que la situation s’éclaire un peu, un exemple. N’est-il pas possible d’attribuer le mêmeprédicat à des éléments de nature différente ? C’est tout à fait possible, et c’est même tout à faitordinaire. Soit le prédicat « beau » ou « belle », examinons.« Cette vue est belle » / « ce coucher de soleil est beau » / « ce voilier est beau » / « cette fille surle voilier est belle » / « ses mains sont belles » / « ses gestes sont beaux et élégants » / « ses parolessont belles » / « c’est une belle idée » / « le portrait de cette fille est beau »… Dans toutes cesphrases, le prédicat « beau » ou « belle » est attribué à une multiplicité d’éléments hétérogènes : unpaysage ou une vue, un coucher de soleil, un voilier, une fille, ses mains, ses gestes, des paroles,une idée, une image. Comment expliquer ceci ? Si nous avons la possibilité d’attribuer le mêmeprédicat à une multiplicité d’éléments hétérogènes ou de nature différente, c’est au fond parceque tous ces éléments partagent, par delà leurs différences, quelque chose en commun. Maisquoi ? La réponse de Platon est simple : s’il y a bien un sens à attribuer le même prédicat à deséléments pourtant essentiellement différents, c’est parce que tous ces éléments participent d’uneseule et même Idée. Dans les exemples que nous avons pris, toutes ces choses de nature différentes,mais auxquelles nous attribuons pourtant le même prédicat, participent de l’Idée de « Beauté ».D’une manière ou d’une autre, elles ont toutes part à cette même Idée.Et c’est là que Platon devient génial. Les multiples éléments singuliers auxquels nous attribuons lemême prédicat sont saisis dans et par une intuition sensible. Mais qu’en est-il de l’Idée de beauté,Idée à laquelle cette multiplicité d’éléments singulier participe d’une manière ou d’une autre ?L’Idée relèvera-t-elle elle aussi de l’intuition sensible ? Non. Tandis que les choses singulièresrelèvent de la sensation, l’Idée lui échappe essentiellement, et relève de la raison seule.Précisons : c’est au terme d’une démarche heuristique que Platon appelle « dialectique », que laraison peut parvenir à saisir l’Idée pure, indépendamment des sens. Et c’est seulement lorsque lesujet raisonnant est parvenu à saisir l’Idée qu’il peut en donner la formule ou la définition. Letravail de définition n’est donc pas chose facile…Retour au sujet. « En quoi le droit de punir participe-t-il de la justice ? » : nous admettonsque le droit de punir participe d’une manière ou d’une autre à l’Idée de justice, et nous cherchons àsavoir en quoi. Plusieurs reformulations sont possibles.1. La « participation », c’est littéralement le fait d’avoir quelque chose en commun avec autre chose.Quoi de commun entre la punition légale et la justice ou l’Idée de justice ?2. La « participation » est également le fondement ontologique de l’attribution correcte. Qu'est-cequi fait que l’on peut dire d’une punition prise en charge par l’autorité publique qu’elle est juste ?3Qu'est-ce qui fait que l’on peut dire du droit de punir qu’il est en effet une expression del’Idée de justice ?La punition, et plus encore le droit de punir, semble être en mal de justifications.Cela apparaitra plus clairement encore si nous prenons le temps d’examiner sans préjugé etavec finesse la punition en tant que telle. Mais avant même d’examiner la punition en tant queprocédure compliquée prise en charge par l’institution judiciaire, et donc par l’autorité publique, iln’est pas mauvais de s’intéresser au simple fait de punir, à la punition en tant que pratique à la foisprivée et ordinaire, laquelle est relativement plus simple…PunirIl suffit de penser ici aux sanctions variées et colorées qui étaient à la disposition de cesinstituteurs intraitables et redoutés qui officiaient jusque dans les années soixante (les coups derègle sur les doigts, le piquet, les lignes, les humiliations diverses, etc.). Il suffit de penser auxtrésors d’inventivité punitive dont ont pu faire preuve les parents de ceux qui disent avoir reçu uneéducation « stricte ». Si la forme de la punition varie au gré de l’invention ou de la perversion decelui qui l’applique, il y a pourtant quelque chose d’invariant dans le fait de punir ou de châtier. Cequ’il y a d’invariant, c’est ce que l’on pourrait appeler le drame ou le rituel de la punition.1. Il existe des règles…2. Une parole est prononcée / un acte est accompli (et constaté).3. Celui qui détient l’autorité juge que ce qui est dit ou accompli est un mal, ne serait-ce que parceque c’est contraire à au moins une règle établie. Il s’agit donc d’une faute.4. La faute est suivie d’un blâme verbal.5. Le blâme verbal est suivi de l’énoncé de la sanction idoine.6. La sanction est appliquée malgré les protestations molles ou vives de celui qui doit en faire lesfrais.Ce qui est remarquable, c’est que cette procédure réglée ou ritualisée reste pour l’essentielidentique, que le châtiment soit le fait des parents, du maître, du professeur, ou bien encore dumagistrat. Preuve…Le droit de punirCe qui change lorsque l’on passe de la punition en tant qu’affaire privée, au droit de punir,c’est le statut des règles établies, et la nature de l’autorité qui reconnaît la transgression de cesmêmes règles, avant d’infliger le châtiment. Mais pour le reste, et même s’il se complique, le rituelde la punition reste le même...1. Il existe des règles légales : le « droit positif »…2. Une parole est prononcée / un acte accompli (et constaté).3. Celui qui détient l’autorité, c'est-à-dire le magistrat qui est saisi de l’affaire, juge que ce qui estdit ou accompli est un mal, ne serait-ce que parce que c’est contraire à au moins une règle légaleétablie. Il y a donc faute / crime.4. Blâme verbal.5. Dans un Etat de droit, la sanction n’est pas énoncée sans autres formalités : c’est seulement auterme d’une procédure judiciaire, et conformément à ce qui est prévu par le droit positif qui doitservir de référence, que la sanction est publiquement signifiée à celui qui est reconnu coupable.6. Elle est ensuite appliquée malgré les protestations molle ou vives…4La procédure prend plus de temps, elle est plus lourde et plus compliquée, mais on voit bienque malgré sa complication et son formalise, le drame ou le rituel de la punition n’est pasessentiellement modifié…II. RaisonnerNous avons décomposé la question, et nous sommes à peu près au clair sur les différentséléments qui la composent, il faut à présent raisonner un peu pour faire apparaître au moins unproblème. Sur ce sujet, la difficulté tient à ceci : pour que le problème apparaisse, il faut parvenir àexaminer la punition et le droit de punir avec naïveté. Ces rituels nous sont si familiers que nous nevoyons même plus qu’ils recèlent bien des problèmes. Reprenons étapes par étapes le rituelpunitif…1. Il existe des règles.2. Assimilons pour plus de clarté un discours à un acte commencé, un acte est accompli et constaté.3. L’acte est reconnu contraire à au moins une règle, qu’il s’agisse d’une règle domestique ou d’unerègle de droit. L’acte est alors jugé mauvais pour deux raisons différentes. A. Il estformellement jugé mauvais parce que contraire à au moins une règle commune. B. Il est égalementjugé mauvais par les effets qu’ils produit dans le monde, éventuellement sur d’autres personnes.C’est donc au moins une faute.4. Parce que la faute est un mal, c’est sans doute avec raison que celui qui détient l’autorité blâmeadresse à celui qui s’en est rendu coupable un blâme verbal.5. On délibère puis on décide de la sanction idoine.6. On l’applique…Sommes nous encore capables d’un examen naïf ? Regardons de plus près. La faute est unmal, et parce qu’elle est formellement contraire à une règle au moins, et par les effets néfastesqu’elle produit dans le monde, éventuellement sur d’autres personnes. Mais si la faute est un mal,que dire de la sanction ou du châtiment que l’on inflige ? Qu’il s’agisse d’une sanction privée, oud’un châtiment publique, c'est-à-dire pris en charge par l’autorité publique, dans les deux cas, lasanction est-elle en elle-même un bien ? Absurde ! Il est évident que la faute commise est un mal,mais il est tout aussi évident que la punition, quelle qu’elle soit, est elle aussi un mal ! Personnene considère en effet que la privation d’un bien quelconque soit un bien. Personne ne considère nonplus que la privation de liberté soit un bien. Peu nombreux sont ceux qui considèrent que lasouffrance physique, ou la mutilation, font partie des biens ! Que se passe-t-il lorsque nouspunissons ? Un mal est déjà accompli, et nous croyons faire justice, non pas en supprimant ou eneffaçant le mal passé, mais en ajoutant un mal nouveau. Punir, c’est donc ajouter un malsupplémentaire à un mal déjà passé. Et même lorsque la faute est involontaire, la punition,elle, est toujours délibérée : c’est en pleine connaissance de cause que l’on décide de punir,c'est-à-dire, que l’on décide d’ajouter un mal nouveau, à un mal passé. Il faut donc parvenir àvoir la punition avec naïveté pour qu’elle cesse d’apparaître comme la conséquence naturelle etévidente de la faute commise. Il faut s’arrêter un peu sur la punition en tant que telle, pour que sonrapport à la justice devienne au moins problématique. Car on ne voit plus ce qu’il y a de juste dansle fait d’ajouter délibérément un nouveau mal, une nouvelle souffrance, à une souffrance passée. Enquoi le fait d’ajouter de la souffrance pourrait-il « participer de la justice » ? N’est-il passimplement incohérent, voire aberrant, de dire de la punition, c'est-à-dire d’un acte quiconsiste à multiplier la souffrance, qu’il s’agit d’un acte « juste » ?Il faut alors se demander si la justice ne devrait pas plutôt consister dans l’absence de punition, dansle renoncement à la punition. Celui qui fait preuve de justice n’est peut-être pas celui qui inflige unepunition, mais celui qui s’abstient de punir. L’un des contraires de la punition, n’est-ce pas lepardon ?5Et lorsque l’on passe du simple fait de la punition, à la punition comme acte réglé par la loi,lorsque l’on passe du fait de punir, au « droit de punir », le problème ne diminue pas, il devient aucontraire d’autant plus aigu. Car si l’acte de punir était l’exception des exceptions, on pourrait sedébarrasser de la question comme d’une question marginale. Or, la punition n’est pas l’exception,mais bien la règle. Et cette pratique à la fois ordinaire et régulière n’est pas seulement une affaireprivée : la justice pénale n’est pas autre chose que l’institutionnalisation de la punition, c'est-à-direla prise en charge ordinaire, par l’autorité publique, de la punition, c'est-à-dire de l’acte qui consisteà infliger de la souffrance. Mais ce n’est pas parce qu’une pratique est régulière, qu’elle est juste !Ce n’est pas parce qu’une pratique est régulière, et même institutionnelle, qu’elle devient juste !C’est au contraire parce que cette pratique n’est pas marginale, mais régulière et mêmeinstitutionnalisée, qu’il faut lui trouver un véritable fondement rationnel ! C’est parce quel’acte de punir est un acte à la fois ordinaire et légal, qu’il faut précisément le justifierrationnellement.Et on pourrait faire la même remarque que précédemment : si l’on ne voit plus vraiment ce qu’il y ade juste dans l’acte de punir, c'est-à-dire dans le fait de redoubler et de multiplier la souffrance ou lemal, il vaut peut être mieux renoncer à la punition, c'est-à-dire pardonner. Or l’institution judiciairepeut elle aussi, comme un simple particulier, renoncer à la punition légale. C’est ce qui se produitlorsqu’elle fait usage de son « droit de grâce ». Pourquoi ne pas imaginer un Etat dans lequell’autorité publique, jugeant que l’acte de punir n’a décidément rien de juste, ferait un usagegénéralisé de son « droit de grâce » ?____Sur la question de la punition, il faut distinguer trois niveaux d’analyse différents :1. Le fait de punir, c'est-à-dire la punition en tant qu’affaire privée.2. Le droit ou la légalité, c'est-à-dire le droit de punir que détient l’autorité politique.3. La légitimité, qu’il est rigoureusement interdit de confondre avec la simple légalité.En effet, dès lors que l’on cherche à justifier le droit de punir, on quitte le plan de la simple légalitépour aborder celui de la légitimité. Si le châtiment légal est appliqué conformément à ce que prévoitle code pénal, alors à l’évidence, le droit de punir est juste, au moins au sens où il est conforme audroit positif, et rien de plus. Mais ce qui fait difficulté, c’est la conformité du droit de punir, non pasau droit positif, mais à une certaine Idée de la justice…Or, si la punition n’est pas autre chose que la multiplication de la souffrance, alors qu’elle soitprivée ou publique, on ne voit pas immédiatement en quoi elle serait une expression de l’Idée dejustice.Et pourtant, nous avons du mal à renoncer à la punition. Sur ce point, le sens commun etl’institution judiciaire sont parfaitement d’accord : il n’est pas bon de renoncer à la punition, et onne laissera pas filer le criminel, soyez rassurée ma bonne dame. Faut-il voir dans le refus derenoncer à la punition l’expression d’un instinct cruel ? Peut-être. Et pourtant, si le sens communjuge que la punition, privée ou publique, est juste, et qu’il serait au contraire injuste de renoncer à lapunition pour laisser filer le criminel, c’est qu’il doit y avoir quelque chose de plus dans lapunition, que le simple mal infligé. Et si le sens commun juge que la justice consiste précisémentà infliger la punition, et non pas à renoncer à la punition, c’est qu’il y a peut-être, derrière le mal oula souffrance infligée, quelque chose comme un bien. Si le sens commun refuse de renoncer àpunir, si l’autorité publique considère elle aussi, en accord sur ce point avec le sens commun,que son droit de punir est une expression de la justice, c’est que la punition est implicitementconçue comme un mal seulement apparent, qui cacherait un bien réel.6Lorsque l’on cherche à justifier, non pas seulement la punition, mais bien le droit de punir,c'est-à-dire le mal infligé par l’autorité publique pour une faute passée, il faut chercher au-delà dumal immédiat que l’on inflige. Quel est donc ce bien étrange qui accompagnerait le châtiment ?Deux réponses possibles, la première n’étant que partiellement satisfaisante, et pour tout direinsuffisante à elle seule.1. La punition est un bien en tant qu’elle permet de dédommager la victime de l’infraction.C’est sans doute vrai : la justice corrective doit bien chercher, autant qu’il est possible, àrétablir l’égalité entre les citoyens que la transgression avait brisée (le préjudice, à la foismatériel et moral, doit être compensé). Mais à lui seul, le dédommagement de la victime nesuffit pas à justifier le droit de punir, et ne permet même pas de saisir les ressorts secrets dudroit de punir. Ce n’est pas tant à la victime qu’au criminel qu’il faut s’intéresser, car enréalité, la fonction essentielle du châtiment n’est pas de réjouir l’ancienne victime…2. La justification véritable du châtiment légal est à chercher ailleurs. Aussi étrange ouparadoxal que cela puisse paraître, il se pourrait que le châtiment, c'est-à-dire le mal infligépar l’autorité publique, soit en réalité un bien pour celui là même qui a le privilège derecevoir le châtiment… C’est ce point qu’il faudra préciser.Quoi qu’il en soit, il est possible d’identifier trois justifications rationnelles du droit de punir,c'est-à-dire trois manières de rendre légitime le droit de punir. Ces trois justifications ne sontpas à proprement parler exclusives les unes des autres, mais elles reposent sur des principesessentiellement différents…CHÂTIMENTEN VUE DE L’AVENIRSi le châtiment est juste, c’est parce qu’il est infligé en vue de l’avenir, c'est-à-dire pour son utilité.Utilité pour qui ?À CAUSE DU PASSÉIl ne faut pas confondre la justice et l’utilité ! La seule chose qui soit déterminante, c’est l’acte passé, et le soucid’une rigoureuse égalité… Kant, Métaphysique desmoeurs, II, §49.CRIMINELEducation à la justice.

Platon, Protagoras, 323cPlaton, République, I-IVCORPS SOCIAL« Disposer à l’obéissance ».Hobbes, Léviathan, II, 287I. Le souci du criminelEn quoi le droit de punir participe-t-il de la justice ? Précisément en ceci que la punition,qu’elle soit privée ou publique, doit pouvoir contribuer à faire du criminel un homme plus juste, oumoins injuste… Le mal apparent semble avoir pour contrepartie la plus remarquable le bien ducriminel lui-même. En punissant, l’institution judiciaire ne ferait au fond que rechercher le bien ducriminel, et la punition serait juste parce qu’elle « enseignerait la vertu »…La punition peut alors pensée selon deux modèles différents et complémentaires : le modèlede l’éducation, et le modèle de la médication ou de la cure.1. EducationPlaton, Protagoras, 323c.Distinction essentielle entre les qualités physiques et les qualités morales.QUALITÉSPHYSIQUESLes qualités physiques dépendent pour l’essentiel de la nature et du hasard, et non pas de nous-mêmes. Nous pouvons éprouver du désir ou de l’aversion pour telle ou telle qualité physique. Mais nous n’attribuons aucun éloge,ni aucun blâme pour la possession ou la privation de ces qualités. Et il serait plus absurde encore de récompenser ou de châtier. Pourquoi ? Simplement parce que ces qualités ne dépendent pas essentiellement de nous, etque par conséquent, ni le blâme ni la sanction n’y peuvent rien changer ! Mais tandis que nous pouvons seulement éprouver de la pitié pour la laideur physique, il n’en est pas tout à fait de même pour la laideur morale…MORALESSagesse, tempérance, justice, courage… Contrairement qualités physiques, les qualités morales ne relèvent pas simplement de la nature ou de hasard, elles s’enseignent et s’acquièrent. Et c’est le rôle de l’éducation, nous dirionsaujourd’hui de la « socialisation », de nous enseigner ces qualités morales qui sont socialement valorisées. Mais que faire de celui qui se montre injuste ? S’il était possible d’acquérir cette qualité qui lui manque, c’est qu’il est sans doute encore possible de l’acquérir. Le châtiment doit pouvoir fonctionner comme une rééducation : elle vientprolonger et corriger les défaillances d’une première éducation insuffisante ou imparfaite.2. MédicationPlaton, République, IV, 435a et suivants.Pour penser la punition ou le châtiment légal sur le modèle de la cure médicale, il faut construireune analogie assez serrée entre le corps et l’esprit du sujet.CorpsQu’est-ce qu’un corps vivant ? C’est un système d’organes. Qu'est-ce qu’un système ?C’est un ensemble d’éléments qui sont liés par des relations réciproques ou par des lois. Qu'est-cequ’un organe ? C’est un élément ou un instrument naturel, qui lorsqu’il est intégré à un corpsvivant, remplit une ou plusieurs fonctions. Le corps vivant est bien un système d’organe dans lequelchacun des organes remplit la ou les fonctions qui sont les siennes, et la vie et la santé du corpsentier dépend en effet du concours habituel des différents organes qui font système. Qu'est-ce que lasanté ? C’est un état du corps vivant qui est l’effet du bon fonctionnement des organes essentiels du8corps vivant : dès lors que les organes essentiels du corps remplissent correctement leurs fonctionspropres, alors en principe, le corps conserve la santé. Qu’est-ce que la maladie ? La maladie estcomme l’envers de la santé : elle peut être définie sans doute un peu schématiquement comme unétat du corps qui est l’effet du dysfonctionnement d’au moins un organe essentiel.Et précisément, lorsqu’un organe essentiel du corps vivant ne remplit plus sa fonction propre, c’estalors que l’on fait intervenir le médecin ou le chirurgien. Son intervention est en effet supposéesupprimer le dysfonctionnement, et permettre à l’organe défaillant de remplir à nouveau sa fonctionpropre. L’homme de l’art a donc lui aussi une fonction déterminée : son intervention doit permettrede rétablir l’équilibre fonctionnel du corps vivant.Comment l’analogie entre le corps du sujet, et l’esprit du sujet, est-elle construite ? La santéest au corps du sujet ce que la justice est à l’esprit du sujet. La maladie est au corps ce quel’injustice est à l’esprit. C’est ici que Platon accomplit le pas décisif : si la maladie est au corps ceque l’injustice est à l’esprit, alors n’est-il pas possible de penser que la médication est au corps ceque la châtiment est à l’esprit ?Santé / corps = justice / espritMaladie / corps = injustice / espritMédication / corps = châtiment / espritEspritQu’est-ce que l’esprit ? Pour les Anciens comme pour Platon, l’esprit est avant tout un objetde la biologie : même s’il n’est pas le corps organisé et vivant, il est le principe interned’animation du corps organisé vivant. Quant à savoir s’il est homogène au corps, ou bien d’unenature autre, la question n’est pas essentielle ici, même si Platon conçoit l’esprit comme étantimmatériel, et non pas matériel. Mais l’esprit du sujet est bien plus qu’un simple principed’animation ; il est le siège de ces facultés psychiques que sont la mémoire, l’imagination, laraison sans nul doute, et enfin la volonté, c'est-à-dire ce quelque chose qui nous met en mouvement,élément auquel l’éloge et le blâme sont naturellement attachés. C’est donc parce que la cause de nosactions est en nous qu’il faut concevoir l’esprit comme l’élément interne qui met en mouvement lecorps propre. La métaphore platonicienne la plus courante, c’est celle du pilote et du navire :l’esprit ou l’âme du sujet serait pensable sur le modèle d’un pilote qui conduirait le corps propre,chez les uns, avec un art consommé du pilotage, chez les autres, en naviguant à vue…Mais ce qui est remarquable chez Platon, c’est qu’il y a chez lui une véritable théorie del’esprit, c'est-à-dire une psychologie. Platon ne se contente pas d’affirmer que l’esprit est leprincipe d’animation du corps, ou qu’il est comparable à un pilote qui conduirait plus ou moinsheureusement le corps, il cherche à construire un véritable modèle théorique cohérent, à partirduquel il est possible de se représenter ce qu’est cette chose curieuse que l’on appelle « esprit ». Etpour parvenir à proposer un modèle théorique cohérent, il s’appuie sur l’expérience commune, etprocède là encore par analogie à partir du corps.Le corps est un système d’organes, système dans lequel on distingue différentes parties ouéléments qui remplissent des fonctions déterminées. N’est-il pas possible de se représenter l’espritsur le même modèle ? Sans doute, et c’est en effet ce que fait Platon bien avant Freud : de mêmeque l’on distingue dans le corps différentes parties ou élément qui remplissent des fonctionsdéterminées, de la même manière, il faut distinguer dans l’esprit des parties ou des éléments quidoivent remplir certaines fonctions déterminées, et qui sont au nombre de trois. Si Platon identifietrois éléments ou trois instances, ce n’est pas de manière arbitraire, c’est en procédant à partir d’unephénoménologie de la vie psychique. Ce qu’il constate en effet, c’est l’existence de conflitspsychiques assez ordinaires, conflits psychiques à l’occasion desquels nous avons tous l’impressionconfuse que différentes instances en nous s’opposent. Ce sont ces conflits psychiques tout à fait9ordinaires, qui sont pour Platon l’indice de l’existence de trois instances numériquement différentesdans l’esprit du sujet…ESPRITTrois instances ou élémentsRAISONNANTto\ logiko/nL’élément raisonnant, logé dans l’encéphale, est responsable du raisonnement en général.ARDENTto\ qumiko/nL’élément ardent, logé dans le coeur, est responsable de l’emportement, mais aussi du courage.DÉSIRANTto\ e)piqumhtiko/nL’élément désirant, logé dans le ventre et le bas ventre, est responsable de l’ensemble des désirs en nous.Reprenons l’analogie biologique. Dans le corps, la santé est l’effet immédiat de l’équilibrefonctionnel des différents organes qui le composent : lorsque les différents organes remplissentchacun leur fonction propre, le système est harmonieux ou équilibré, et le corps possède la santé.Au contraire, la maladie est l’effet immédiat d’un déséquilibre fonctionnel : l’équilibre du systèmeest perturbé par le dysfonctionnement d’un ou de plusieurs organes, et le corps en est malade.N’avons nous pas admis que la santé et la maladie sont au corps ce que la justice et l’injustice sont àl’esprit ?Santé / corps = justice / espritMaladie / corps = injustice / espritSi tel est le cas, alors la justice et l’injustice, qui sont comme la santé et la maladie de l’esprit dusujet, doivent également être pensées en terme d’équilibre ou de déséquilibre fonctionnel,d’harmonie ou de dysharmonie non pas physique, mais psychique…JUSTICE INJUSTICELa justice, en tant que qualité morale ou subjective du sujet, est l’effet d’un équilibre psychique subtil. Quel est cet équilibre fonctionnel qui est la cause de la possession de la justice ? Il faut que l’élément raisonnantparvienne à dominer ou à maîtriser l’élément désirant, mais avec l’aide ou le concours de l’éléments ardent. Pourquoi ce concours ? Parce que la force du désir est terrible, tandis que celle de la raison est modeste, et vous n’êtes pas sans savoir qu’il faut parfois du courage ou de la force pour vaincre le désir en soi. C’est pourquoi la raison doit s’assurer le concours de l’élément ardent, afin de parvenir à dominer le désir. Si cet équilibre psychique est en effet réalisé dans le sujet, alors l’homme sera juste. Les actes justes et valeureux qu’accomplira ne seront pas autre chose que l’expression visible et louable de cet équilibre psychique invisible qui est en lui…L’injustice, en tant que défaut moral ou subjectif du sujet, est l’effet d’un déséquilibre psychique. Si c’est l’un des deux autres éléments qui domine, ou bien l’élément ardent, ou pire encore, l’élément désirant, alors l’espritdu sujet est mal en point, et l’homme est injuste.Parce que l’équilibre fonctionnel de son esprit est sans dessus dessous, parce qu’il est au sens propre « déséquilibré » psychiquement, il commettra bien des actes injustes. Et ces actes injustes ne seront par autre chose que l’expression visible et blâmable de ce déséquilibre psychique invisible qui est en lui… Si l’on prend appui sur la psychologie platonicienne, il est possible de concevoir deux types d’hommes injustes : l’homme qui met toutes ses forces et son intelligence au service du désir en lui, l’homme irascible, qui s’emporteavant que d’avoir su raisonner.Ne cherchez pas plus loin l’origine des expressions usuelles dans lesquelles nous faisons référence à« un déséquilibré » qui aurait commis tel ou tel acte scandaleux ; lisez Platon…10Que faire alors de l’homme injuste ? Le châtier, c'est-à-dire en réalité le traiter comme ontraite un malade. De même que la médication ou la chirurgie a pour fonction de rétablirl’équilibre fonctionnel du corps, de la même manière, la punition ou le châtiment aurait pourfonction de rétablir l’équilibre fonctionnel de l’esprit. Que l’élément raisonnant retrouve saplace, et commande à nouveau l’élément désirant, avec le concourt de l’élément ardent, et le tourest joué, ou du moins en principe. Si l’harmonie psychique est restaurée, l’homme redevenu justen’accomplira plus que des actes justes et louables, et se tiendra à bonne distance de l’injustice. Ils’agit donc de s’en prendre éventuellement au corps de l’homme injuste, non pas simplement pourle plaisir de le voir souffrir, mais parce que la souffrance infligée doit pouvoir contribuer à la remiseen ordre de son âme pervertie ! Ce qui n’est pas du tout évident…PROBLÈME. Montrez-moi le lien de cause à effet entre la souffrance physique d’une part, etl’équilibre psychique retrouvé d’autre part ! Montrez-moi le lien de cause à effet entre les coups quel’on inflige, et la justice que l’on acquiert ! Ne se pourrait-il pas que la souffrance le dérègle encoredavantage ! Il était à demi corrompu, mais les coups ont achevé de le corrompre et l’on rendu pireencore qu’il n’était avant la sanction. C’est d’ailleurs Platon lui-même qui le premier formulel’objection.Cf. Platon, République, I, 335a.Cette justification du droit de punir (rendre plus juste en restaurant l’équilibre psychique ducriminel) est assurément séduisante, mais c’est précisément parce qu’elle est solidaire d’une« psychologie » du criminel qu’elle est également fragile. Ne serait-il pas possible de proposer uneautre justification du châtiment qui ne reposerait pas sur une théorie de la psyché ?Le châtiment n’est pas juste ou justifié en tant qu’il serait ordonné au souci du criminel lui-même ;ce qui justifie le châtiment légal, c’est le souci du corps social. Par conséquent, la véritablejustification du châtiment n’est pas d’abord ou essentiellement éthique, elle est politique.11II. Le souci du corps socialEn quoi le droit de punir participe-t-il de la justice ? Pour justifier le châtiment légal, pourgarantir la légitimité de la souffrance infligée par l’autorité publique, il faut poser la questionsuivante : quelle est la fonction essentielle de l’autorité publique, c'est-à-dire de l’Etat ? Safonction essentielle, c’est d’instituer un ordre entre les citoyens, et d’assurer au moins la « paixcivile ». A l’évidence, le criminel trouble l’ordre public d’une manière ou d’une autre, et constitueune menace pour la paix civile et pour la sûreté des citoyens. Que faire alors ? Le châtiernaturellement. Mais il ne s’agit pas ici de rechercher la sanction idoine qui restaurerait l’équilibrepsychique du criminel : les anglais sont bien plus pragmatiques que cela. Que le criminel continuede déraisonner tant qu’il le souhaite dans son coin, l’essentiel, c’est qu’il soit mis hors d’état denuire, et que la paix civile soit retrouvée. S’en prendre au corps du criminel, non pour le bien dela psyché du criminel lui-même, mais pour le bien du corps social, et rien de plus. La fonctionpremière du châtiment, c’est de le mettre hors d’état de nuire. Si le châtiment peut « disposer àl’obéissance » le scélérat, c’est tant mieux. Mais s’il s’agit d’un dur à cuir véritable que le châtimentlaisse absolument indifférent et froid, peu importe : l’exemple du châtiment doit suffire à disposerles autres citoyens à l’obéissance. Dès lors que le châtiment permet de disposer à l’obéissance,la paix civile est assurée, et la fin pour laquelle l’Etat est institué est atteinte. Ce qui suffitlargement à justifier le châtiment légal…Justification politique du droit de punir, sans doute moins construite et moins séduisante que lapremière, mais beaucoup plus économique, et sans doute aussi beaucoup plus pragmatique. Ah, cesanglais !Cf. Hobbes, Léviathan, II, XXVIII : qui châtie, à quelle condition, en vue de quoi ?Cette justification politique du châtiment, moins construite et plus simple que la précédente,suppose néanmoins un certain nombre d’éléments. Comment faire pour que la crainte du châtimentpuisse réellement disposer à l’obéissance, c'est-à-dire dissuader du crime ?1. Il faut en premier lieu que le châtiment que l’on risque soit connu : inscrites dans les textes de loi,les peines encourues pour différents types de transgressions sont accessibles aux membres de lacommunauté. Mais pour plus de clarté, il n’est pas mauvais d’ajouter au texte un peu morne unspectacle édifiant. Les châtiments publics, spectaculaires, qui sont encore monnaie courantejusqu’à la fin du 19e siècle en Europe sont supposés remplir cette fonction d’édification…2. Il faut ensuite, c’est ce que Hobbes rappelle, que la peine liée au châtiment soit strictementsupérieure, et si possible bien supérieure, à l’avantage que l’on peut retirer de la transgression. Soit.Mais ce point est à lui seul insuffisant. Pourquoi ? Parce que le criminel peut toujours estimer que laprobabilité du châtiment est faible ou nulle…3. Il faut donc encore que le criminel potentiel ait une claire conscience que la probabilitéd’échapper au châtiment est faible ou nulle. Cela suppose un Etat fort, une police présente,omniprésente, et efficace.Entrons alors un instant dans la psychologie du criminel qui envisage de passer à l’acte. Tandisqu’il délibère, il calcule et évalue la quantité de plaisir qu’il espère retirer de la transgression, qu’ilcompare à la quantité de souffrance que le châtiment promet. Il faut déjà que la quantité dessouffrances soit supérieure à celle du plaisir. Mais la délibération ne s’arrête pas là, car elle estdoublée d’un calcul de probabilités : quelle est la probabilité du succès, quelle est celle de l’échec,et donc du châtiment ? Et là encore, il faut que la probabilité de l’échec, et donc aussi du châtiment,soit bien supérieure à celle du succès.Renoncera-t-il ?12III. La justice, c’est l’égalité !La dernière justification du droit de punir fait abstraction de ce qu’il faut bien appeler lafinalité utilitaire de la punition.Kant, Métaphysique des moeurs, doctrine du droit, II, §49.Le châtiment légal n’est pas administré en vue de l’avenir, il est seulement unecompensation pour un méfait passé, et rien de plus. Dans les conceptions précédentes, ce qui justifiele droit de punir, c’est toujours une certaine utilité attendue du châtiment.1. Eduquer ou rééduquer le criminel / restaurer l’harmonie psychique perdue…2. Pacifier le corps social.Les auteurs qui précèdent ont ceci en commun qu’ils ont tous cherché à justifier le châtiment parune utilité attendue du mal infligé. Mais aux yeux de Kant, en cherchant à justifier le châtimentpar l’utilité, ils ont fini par confondre justice et utilité, ce qui constitue une erreur des plusélémentaires. Le châtiment n’est pas un simple moyen en vue d’une autre chose : il n’est pas unsimple moyen que l’on peut mettre au service d’une fin, que cette fin soit le bien réel ou supposé ducriminel lui-même, ou encore la paix civile. Remarquez que Kant n’exclut pas que le châtimentpuisse éventuellement servir ces deux fins. Mais ce qui est essentiel, mais ce n’est pas cette utilitéattendue qui justifie le châtiment.Afin de dissocier justice et utilité, Kant propose une expérience de pensée. Imaginonsqu’une société se dissolve (« même si la société civile se dissolvait avec l’accord de tous sesmembres »), et raisonnons. Si le corps social n’existe plus, alors à l’évidence, il n’y a plus aucuneutilité à attendre du châtiment que l’on a promis d’infliger.1. Que le criminel soit ainsi rendu meilleur ou pire, peu importe puisque le corps social n’existeplus et qu’il n’y pourra plus causer ni bien ni mal.2. Que le criminel ou les autres soient par cet exemple mieux « disposés à l’obéissance », ce quidoit garantir la paix civile, qu’importe, puisqu’il n’y a plus de société civile à pacifier, plus d’ordreà conserver.Mais pour autant, laisseriez-vous filer le dernier assassin qui croupit dans sa cellule ? La stratégieest particulièrement habile (perverse ?), parce qu’à l’évidence, peu nombreux sont ceux quiaffirmeront qu’il faut le laisser filer dès lors qu’il n’y a plus aucune utilité à espérer du châtiment. Sile sens commun refuse de laisser filer le dernier assassin, c’est bien parce qu’il distingueintuitivement, et ne confond pas purement et simplement « justice » et « utilité »… Et en un sens,Kant ne fait qu’expliciter les présupposés du sens commun : s’il faut le châtier, ce n’est pas d’abordou essentiellement parce que le châtiment serait utile pour l’avenir, c’est avant tout parce qu’ilmérite une sanction à cause de son action passée, et rien de plus.Mais alors, quelle sanction ? La réponse de Kant est simplissime : la justice consiste en une simpleapplication mécanique du principe d’égalité arithmétique.Il est sans doute nécessaire de distinguer avec Kant « justice » et « utilité » : le châtiment estjuste parce qu’il est mérité à cause d’un méfait passé, et c’est de manière tout à fait secondaire quel’on peut songer à retirer du châtiment une utilité. Soit. Mais ce qui fragilise la position kantienne,c’est l’assimilation de la justice à une application stricte de l’égalité arithmétique. C’est parce qu’ilraisonne en moraliste qu’il s’en tient à cette égalité simple. Mais précisément, il n’est pas questionici de morale, mais de droit. Pour que le châtiment soit juste, il faut en effet qu’il soit mérité, et égalà la faute. Mais l’égalité que le juriste ou le juge recherche est bien géométrique et non passimplement arithmétique. Dans le domaine du droit, la justice est là encore une question deproportion…

Et les "2 minutes papillon" de Géraldine Mosna-Savoye:

Cette semaine 4 philosophes nous racontent leur année de terminale : découverte de la philosophie ou épreuve du bac de philo qui a marqué la suite de leurs aventures. Ils en profitent pour donner quelques conseils aux élèves qui passeront le bac dans deux semaines ou pour rendre hommage à leurs professeurs de philosophie.

Aujourd’hui…

Geneviève Fraisse, philosophe et directrice de recherche au CNRS, La fabrique du féminisme , disponible aux éditions du Passager clandestin, et à la rentrée, Les excès du genre qui paraîtra aux Nouvelles éditions Lignes.

 La fabrique du féminisme
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Intervenants
  • Professeur de philosophie au lycée Samuel Beckett de la Ferté-sous-Jouarre
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