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Rassemblement à Istanbul en 2015 en mémoire des victimes du génocide arménien
Épisode 3 :

Le génocide : l'événement et le fait

30 min
À retrouver dans l'émission

Le négationnisme implique une dissociation entre les faits, et la construction de l'événement dans la mémoire. Cette question est ici traitée par Marc Nichanian, professeur de langue et de littérature arméniennes au l'université de Columbia, qui s'intéresse aussi plus précisément au cas arménien.

Rassemblement à Istanbul en 2015 en mémoire des victimes du génocide arménien
Rassemblement à Istanbul en 2015 en mémoire des victimes du génocide arménien Crédits : YASIN AKGUL - AFP

À travers la diversité des événements, demeure une constante : la machine génocidaire est par essence une machine dénégatrice. Le négationnisme est inscrit dès l'origine de l’entreprise de destruction, comme l'explique ici Marc Nichanian :

Un génocide, ce n'est pas un crime seulement, ce n'est pas morts d'hommes seulement, ce n'est pas une suppression d'un ensemble de vies, ce n'est pas un projet d’anéantissement d'une population et d'une culture seulement, c'est un projet d'auto-effacement, c'est un projet où l'acte lui-même, au moment où il s'effectue, a le projet de s'effacer en tant qu'acte.

Dans le cas du génocide des Arméniens de l'Empire ottoman, cette machine dénégatrice est en place dès le début, notamment dans la volonté d'effacer toute trace de la décision politique et de la planification administrative. Cela conduit Marc Nichanian à se demander, dans La Perversion historiographique

En l'absence d'archives, qui du juriste ou de l'historien devient le gardien du fait historique ?

Selon lui, "seul le droit peut poser le fait". Devant le fait génocidaire, l'historiographie est en crise. Dès lors, quelqu'un d'autre que l'historien doit prendre le relais pour éclairer les faits passés. Cela peut être le juriste, mais aussi le philosophe :

Il y a deux types de négationnisme au XXe siècle. Le premier, c'est le négationnisme d'État, celui des bourreaux, qui continuent sur la voie des bourreaux réels, effectifs, en tablant sur la dénégation originaire au cœur de l'événement. Le second, plus subtil, est celui des historiens. C'est parce qu'il y a ce double négationnisme, et notamment le second, que des philosophes ont réfléchi sur la question du négationnisme, qui est devenu un objet philosophique. 

Marc Nichanian pose aussi dans cette émission la question de la manière de nommer l'événement : en arménien, par exemple, le génocide est souvent désigné par le mot de "catastrophe". Cette question est dans ce cas d'autant plus importante qu'il s'agit d'un génocide dont la dénégation est directement prise en charge par l'État turc. D'abord par le silence, la suppression des archives. Puis, lorsque les Arméniens se sont mis à parler, par la création d'instituts historiques, d'officines de la dénégation, ainsi que par l'enseignement de l'histoire à l'école, dans une optique de lavage de cerveaux. Dans ce contexte, le poids des mots ne fait que redoubler. Marc Nichanian s'exprime ainsi sur le devoir de témoignage qui incombe aux victimes :

La tâche du témoignage, continuellement, est de faire émerger la parole de ce trou noir de la parole qu'était la mort pour les Arméniens en 1915-16. 

Il se confie alors sur son expérience personnelle de ce type de témoignage, qui, en même temps qu'il est libérateur, est aussi toujours une grande source de douleur pour celui qui parle :

La honte est liée au témoignage, et au fait que le témoignage est exigé par le bourreau. Le bourreau parle toujours en nous : c'est lui qui nous appelle, c'est lui qui nous oblige à parler. C'est pour ça qu'il y a toujours un sentiment de honte à parler : parce que c'est toujours le bourreau qui parle quand nous parlons, quand nous témoignons. 

Par Jacques Munier. Réalisé par Céline Ters. Mixage : Florence Nicolas.

Extraits lus :

  • Préface de Zabel Essayan au premier ouvrage publié d'un témoignage sur le génocide arménien (1917)
  • Les Assassins de la mémoire, Pierre Vidal-Naquet (1981)
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