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Une gerbe déposée en 2014 à Budapest pour commémorer le 70e anniversaire du génocide des Roms au camp d'Auschwitz-Birkenau
Épisode 4 :

Le génocide des Tziganes

29 min
À retrouver dans l'émission

Dans ce dernier épisode, l'historienne Henriette Asséo évoque le "statut ambigu" du génocide des Tziganes.

Une gerbe déposée en 2014 à Budapest pour commémorer le 70e anniversaire du génocide des Roms au camp d'Auschwitz-Birkenau
Une gerbe déposée en 2014 à Budapest pour commémorer le 70e anniversaire du génocide des Roms au camp d'Auschwitz-Birkenau Crédits : ATTILA KISBENEDEK - AFP

L'émission se concentre sur le génocide tzigane, un autre cas de figure génocidaire, dont le caractère problématique paraît en quelque sorte autorisé. Et ce d'autant plus que les Tziganes ont dans l'histoire de la déportation et de l’extermination nazie un problème d'identification historique. L'historienne Henriette Asséo rappelle ainsi que le problème tzigane s'est posé aux Allemands dès le début des années 1930, avant même la question juive. Elle insiste sur la nécessité de remettre en cause l'idée populaire que les Tziganes seraient une population marginale, et donc un problème mineur pour les Nazis :

C'était un problème politique déjà avant la guerre. D'abord, il était un problème qui se posait au cœur de la reconsidération de la citoyenneté allemande, parce que les Tziganes étaient bel et bien les descendants d'une tradition indo-européenne, ce qui posait un problème de fond pour l'expertise allemande : comment considérer une population dite de vagabonds, de nomades, comme étant le réceptacle du panthéon de la race supérieure, la race arienne ? C'était aussi un problème social lié au contrôle des mobilités suspectes, qui se répand dans l'ensemble de l'Europe après la Première guerre mondiale. C'était enfin un problème politique dans les États successeurs des anciens empires ottoman ou allemand ou d'Autriche-Hongrie, où se posait la question de leur intégration dans la nouvelle citoyenneté (qu'elle fût tchèque, roumaine, etc). Ces trois aspects ont conduit à une habitude de considérer les Tziganes comme l'ennemi de l'intérieur, par sur un plan de politique supérieure comme les Juifs, mais sur un plan de tri social propre à la guerre contre les pauvres et contre la mobilité populaire qui était menée à ce moment-là.

Ces faits sont bien souvent oubliés. Aussi se pose-t-il un réel problème de mémoire dans le cas du génocide arménien. Henriette Asséo évoque ici l'explosion mémorielle récente que cet événement a provoquée, d'autant plus frappante que l'immédiat après-guerre a été au contraire caractérisé par un déni total de la question. Mais le récit de la déportation arménienne qui est aujourd'hui fait est calé sur celui du génocide juif.

Surtout, le génocide arménien fait toujours l'objet d'une forme particulière de révisionnisme, lié à la bataille judiciaire pour le droit au passé, qui emploie selon l'historienne Henriette Asséo "des armes importées du droit anglo-saxon qui brouillent la complexité des faits et ne favorisent pas la stabilisation de son inscription mémorielle" :

Le droit anglo-saxon a introduit une conception organique du peuple à l'intérieur de dispositifs européens qui reposaient sur une conception ancienne des nations, des nationalités, des groupes culturels ou politiques, où la notion d'ethnie était secondaire. [...] Cela casse toute compréhension du mécanisme progressif qui fait passer de l'exclusion - économique, judiciaire, sociale - à la liquidation, y compris la liquidation par le gaz.

Il risque d'entraîner une montée de la xénophobie raciale à leur encontre. Et la reconnaissance et la réparation qu'ils vont obtenir à l'égard du génocide ne va pas assurer la promotion dans la mémoire historique collective européenne de l'ancienneté de leur présence. 

Les procès risquent alors d'accaparer l'histoire vers un processus mémoriel qui lui favorise le retour du négationnisme et du néo-révisionnisme. 

La bataille sur les témoignages, si elle n'est pas arbitrée par les historiens et si elle ne reste pas une affaire d'historiens, conforte les stéréotypes antérieurs. Et ça, ça joue toujours contre les populations les plus démunies, en l'occurrence les Tziganes. 

Par Jacques Munier. Réalisé par Céline Ters. Mixage : Bruno Niewdanski.

Extrait lu : Malheur à qui survivra au récit de notre mort, Rajko Duric

Intervenants
  • historienne à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), spécialiste de l'histoire du peuple tzigane en Europe, membre du conseil de direction du Centre de recherches tsiganes de l’Université Paris-Descartes
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