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Le projet d'adaptation des livres de Tolkien en films est considéré comme l'un des plus ambitieux de l'histoire du cinéma.
Épisode 3 :

Tolkien : le merveilleux pour lire le monde

58 min

Nouveaux regards, nouveaux repères : la magie du merveilleux est de nous conduire n'importe où hors du monde, mais pour mieux nous y installer.

Le projet d'adaptation des livres de Tolkien en films est considéré comme l'un des plus ambitieux de l'histoire du cinéma.
Le projet d'adaptation des livres de Tolkien en films est considéré comme l'un des plus ambitieux de l'histoire du cinéma. Crédits : New Line - Getty

L'émerveillement est une façon de regarder ce qui nous entoure, la fiction merveilleuse un moyen de nous révéler que nous ne sommes jamais vraiment ce que nous pensons être. Nouveaux regards, nouveaux repères : la magie du merveilleux est de nous conduire n'importe où hors du monde, mais pour mieux nous y installer.

Si l'univers de Tolkien forme un monde en soi, compréhensible et cohérent, c'est donc aussi parce qu'il est intimement lié à la réalité qui nous entoure. Il peut même être considéré comme une clé de lecture de cette réalité. Anne Besson, maître de conférences en littérature générale et comparée à l'université d'Artois et auteure de deux essais sur Tolkien, insiste ainsi sur la nécessité de bien distinguer l'auteur et ses ambitions initiales de son héritage, de ce qu'il est devenu du fait de la récupération de son oeuvres par Peter Jackson mais aussi par les jeux de rôles, et tout un pan de la culture populaire contemporaine : Tolkien est en effet devenu synonyme d'un désir d'évasion, alors même que pour lui, la construction de son univers était une invitation à penser notre monde et à s’engager contre celui-ci (puisqu'il se définissait lui-même comme un réactionnaire, n'aimant pas la façon dont le monde évoluait). Dans 

Le merveilleux comme lecture du monde

Le génie de Tolkien réside - entre autres - en sa capacité à mêler avec une grande habileté les éléments merveilleux et les éléments plus familiers aux lecteurs, de manière à ce que l'ensemble se fonde et forme un tout nous paraissant finalement cohérent. C'est ce qui permet à son univers d'être crédible, vraisemblable. Tolkien parle ainsi de "créance secondaire" : il s'agit pour lui d'amener le lecteur à suspendre son incrédulité. 

Si l'univers de Tolkien forme un monde en soi, compréhensible et cohérent, c'est donc aussi parce qu'il est intimement lié à la réalité qui nous entoure. Il peut même être considéré comme une clé de lecture de cette réalité. Anne Besson, maître de conférences en littérature générale et comparée à l'université d'Artois et auteure de deux essais sur Tolkien, insiste ainsi sur la nécessité de bien distinguer l'auteur et ses ambitions initiales de son héritage, de ce qu'il est devenu du fait de la récupération de son œuvre par Peter Jackson mais aussi par les jeux de rôles, et tout un pan de la culture populaire contemporaine : Tolkien est en effet devenu synonyme d'un désir d'évasion, alors même que pour lui, la construction de son univers était une invitation à penser notre monde et à s’engager contre celui-ci (puisqu'il se définissait lui-même comme un réactionnaire, n'aimant pas la façon dont le monde évoluait). Dans On fairy stories, Tolkien expose ainsi ses théories : 

Ce recouvrement [de l'enfance], les contes de fées nous aident à les réaliser. De ce point de vue, seul un goût pour eux peut nous rendre ou nous conserver l'état d'enfance. Le recouvrement, qui implique le retour et le renouvellement de la santé, est un regain, celui d'une vue claire. Il nous faut nettoyer nos vitres de façon que les choses clairement vues soient débarrassées de la grise buée de la banalité ou de la familiarité, du caractère de possession. 

Un certain nombre d'écrivains de son temps se posent d'ailleurs cette même question du rapport à la réalité, et de la manière de l'éclairer. Ainsi, le texte de Tolkien fait par exemple écho aux réflexions de Henri Bergson dans Le rire :

Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l'art serait inutile. Ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l'unisson de la nature. Entre la nature et nous, que dis-je, entre nous et notre propre conscience, un voile s'interpose ; voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l'artiste et le poète. Quelle fée a tissé ce voile ? Fut-ce par malice ou par amitié ?

Susciter la réflexion du lecteur

Le Seigneur des anneaux peut être lu comme une réflexion autour de l'ambivalence du pouvoir. Mais il faut souligner que Tolkien refuse le manichéisme entre le Bien et le Mal - contrairement à ce que l'on pourrait croire en voyant uniquement les films de Peter Jackson. Chez Tolkien, tout est toujours en nuance. Tous les personnages sont tentés par une chose mauvaise qu'ils ont en eux, et à laquelle ils succombent ou non : ils ont tous leur libre arbitre, loin d'être régis contre leur volonté par un destin pré-écrit. Tolkien tient à laisser le choix au lecteur quant à l’interprétation de l'influence du pouvoir sur tous les êtres humains. Son œuvre doit être une incitation à l'action et à la réflexion, et non l'affirmation d'une vérité préconçue. 

D'ailleurs, il y a plusieurs lectures possibles du Seigneur des anneaux, plusieurs héros envisageables (Aragorn ? Frodon ? Sam ?), et donc aussi plusieurs fins et plusieurs interprétations éventuelles (un parcours christique suivi d'un désenchantement ? une illustration du dévouement et du retour à la terre ?). 

C'est aussi ce qui fait la richesse de cette œuvre plurielle, qui n'en finit pas de nous éclairer sur le monde. 

Extraits sonores :

  • Arthur's Fanfare, bande originale du film Lancelot
  • Extraits de Le Seigneur des Anneaux, trilogie cinématographique de Peter Jackson, 1er volet : La communauté de l'anneau
  • Bruno Coulais, bande originale de The Book of Kells
  • The passing of the elves, bande originale du film du Seigneur des anneaux
  • Extrait de Monty Python, Knights of the Round Table

Lectures :

  • Tolkien, Le Seigneur des anneaux
  • Tolkien, On fairy stories, Conférence de 1939 publiée en 1945
  • Bergson, Le rire

Réalisation : Mydia Portis-Guérin.

Lecture des textes : Georges Claisse.

Intervenants
  • Professeur de Littérature générale et comparée Université Paris Est Créteil (UPEC) ; commissaire de l'exposition "Tolkien, Voyage en Terre du Milieu".
  • Professeur en Littérature comparée, UFR Lettres et Arts, Université d’Artois.

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