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Que penser de l'intervention de la technique sur le corps ? Pourquoi faudrait-il à tout prix préserver le naturel en nous ?
Épisode 1 :

La médecine qui répare : vers l'humain augmenté

53 min
À retrouver dans l'émission

Vous pensiez que le cyborg appartient au monde de la science-fiction ? Pourtant l'homme augmenté est déjà une réalité. Que penser alors de l'intervention de la technique sur le corps ? Pourquoi faudrait-il à tout prix préserver le naturel en nous ? Réponses avec le philosophe Jean-Michel Besnier.

Que penser de l'intervention de la technique sur le corps ? Pourquoi faudrait-il à tout prix préserver le naturel en nous ?
Que penser de l'intervention de la technique sur le corps ? Pourquoi faudrait-il à tout prix préserver le naturel en nous ? Crédits : Donald Iain Smith - Getty

Comment allons-nous rester humains ? L’homme se retrouverait-il à ce point dépassé dans un univers tellement technicisé qu’il lui ferait perdre son humanité ? Pour répondre à ces questions, Adèle van Reeth s'entretient avec Jean-Michel Besnier, professeur émérite de philosophie à Sorbonne Université.

Jean-Michel Besnier : La technique n’est plus un outil, elle est devenue un milieu, notre nouveau milieu, nous sommes immergés dans cet univers artificiel, technologique. La technologie a fait un grand saut pour devenir aujourd’hui une puissance de transformation de l’humain lui-même. Et c’est cela qui justifie que l’on prenne très au sérieux philosophiquement ce qui est en train de se passer, en dépit des objections qui continuent d’affirmer que la technique a toujours fait partie de l’humain et qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Je crois au contraire qu’à partir du moment où la technique transforme notre regard sur le monde, nos systèmes de croyance, nos idéaux, on est dans une situation résolument nouvelle. Le fait que la technique soit notre "milieu" change radicalement la donne.

Jean-Michel Besnier explique notamment la façon dont le philosophe allemand Günther Anders (1902-1992) voit dans le désir de perfectionnement de l'humain une forme de honte de soi.

Jean-Michel Besnier : Günther Anders parle de cette limite que l’homme n’arrive pas à accepter. Et pour lui cette volonté d’en finir avec l’humain s’inscrit dans la continuité de la métaphysique toute entière : parce qu'un système métaphysique cherche toujours à en finir avec la passivité. Tous les systèmes de métaphysique, de celui de Hegel à celui de Fichte, consiste toujours à se donner le donné (la Nature) et à l’inscrire dans un système qui va faire prévaloir progressivement l’esprit, l’esprit qui va s’approprier la nature, et comprendre l’arbitraire du point de vue. Tous les grands systèmes reposent sur cette ambition d’en finir avec la passivité qui fait que nous sommes confrontés à quelque chose que nous n’avons pas fait. Reporté au domaine des biotechnologies, on peut dire qu’aujourd’hui ce que nous ne supportons plus c’est la naissance, le hasard de la rencontre de gamètes, le fait de la naissance non voulue. Donc les biotechnologies cherchent à transformer la naissance en fabrication, en quelque chose que l’on va programmer. C’est ce processus-là que décrit Anders, le fait que nous ne pouvons plus supporter le hasard, l’aventure.

Pour le philosophe allemand Günther Anders, ce désir de perfectionnement du corps humain par le biais de la technologie trouve sa source dans la honte d’être soi-même.

Jean-Michel Besnier : Günther Anders nomme "honte prométhéenne" cette désaffection de l’humain à son propre égard. Il pointe avec cette expression le fait que nous fabriquons des machines de plus en plus sophistiquées, de plus en plus performantes, et que nous découvrons que nous ne sommes pas à la hauteur de ces machines. Pourquoi ? Parce que nous sommes des données naturelles qui n’avons en aucun cas l’initiative sur nous-mêmes. La solution serait alors de nous transformer en machines, de nous programmer, de nous doter des attributs, des propriétés dont nous avons besoin.

Au cours de cet entretien, Jean-Michel Besnier revient également sur cette sorte de farce de la métaphysique qui voit l’homme, en se perfectionnant, non pas prétendre être omniscient à l’égal de Dieu mais prétendre devenir instrument, et s’identifier à la technique, à la machine, plutôt qu'à Dieu.

Jean-Michel Besnier : Günther Anders écrit dans les années 1950 et ses réflexions prennent aujourd’hui une résonance extraordinaire avec ce qu’on appelle la convergence technologique : les nano-technologies, les bio-technologies, les sciences cognitives et l’informatique. Il y a dans le projet des NBIC cette obsession à laquelle Anders fait référence dans ses textes qui consiste à ne pas se laisser imposer le "donné" mais d’en être le producteur. C’est très net avec la biologie de synthèse par exemple qui cherche à ne pas se laisser imposer la vie mais à la fabriquer. A essayer de faire de la vie sans ADN grâce à la programmation neuro-scientifique. Pour Anders, la technologie incarne une sorte de farce de la métaphysique : nous voulons être des gadgets. Il est parfaitement en phase avec le constat de Heidegger, auquel il ajoute sa touche de causticité, en voyant dans ce passage de la métaphysique à la technique une espèce de déflation, d’amoindrissement, et qu’il psychologise en en faisant une honte d’être soi.

Une émission en partenariat avec les Rencontres Citéphilo

Textes lus par Jean-Louis Jacopin

  • Gunther Anders , L’obsolescence de l’homme , Sur l’âme à l’époque de la seconde révolution industrielle, 1956, (L’Encyclopédie des nuisances, 2002)
  • Gilbert Simondon , Du mode d'existence des objets techniques (Aubier, 2012)

Extraits diffusés

  • Interview de Kevin Warwick in Un homme presque parfait , documentaire de Cécile Denjean 09/06/2011 France 2
  • I Robot, film d’Alex Proyas (2004)
  • Bienvenue à Gattaca, film d’Andrew Niccol (1998)

Musiques diffusées

  • Bernard Herrmann, Nocturne, The flash light
  • Brad Mehldau, Things behind the sun
  • Katerine, Etres humains
  • Jamie Horton, Robot man
  • Les Chimeriennes, Monsieur Cyber
Jean-Michel Besnier
Jean-Michel Besnier Crédits : MC - Radio France

« 2 minutes papillon » de Géraldine Mosna-Savoye 

Toute cette semaine, la chronique de Géraldine Mosna-Savoye est consacrée à Jean-Marie Apostolidès, dont la biographie de Guy Debord, Debord. Le naufrageur est parue chez Flammarion.

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