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jean-Yves Pouilloux

"L’art et la formule" de Jean-Yves Pouilloux

50 min
À retrouver dans l'émission

Le philosophe Jean-Yves Pouilloux nous mène aujourd'hui sur les traces de Marcel Proust, Nicolas Bouvier, Jean Paulhan, Raymond Queneau et nous fait goûter à cet art de la traduction.

jean-Yves Pouilloux
jean-Yves Pouilloux Crédits : Ariane Bayle

"Le livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain n'a pas, dans le sens courant, à l'inventer, puisqu'il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche d'un écrivain sont ceux d'un traducteur." Marcel Proust, Nicolas Bouvier, Jean Paulhan, Raymond Queneau... tous ont fait oeuvre de traduction. Mais comment chacun est-il parvenu à dire l'impression première que suscitaient en eux la vue d'une aubépine, un aigle qui surgit ou encore des amants qui s'embrassent ?

Le texte du jour

« Une petite voiture encadrée par deux coureurs qui la manoeuvrent de l'extérieur, ça retient quand même l'attention. Les camions qui venaient d'Erzerum la connaissaient déjà par les récits de ceux qui nous avaient dépassés la veille. D'aussi loin qu'ils l'apercevaient, ils saluaient au klaxon. Parfois, au moment de croiser, ces monstres lancés dans la descente s'arrêtaient sur cinquante mètres en arrachant leurs pneus et les chauffeurs descendaient pour nous offrir deux pommes, deux cigarettes, ou une poignée de noisettes. L'hospitalité, l'honnêteté, le bon vouloir, un chauvinisme candide sur lequel on peut toujours faire fond : voilà les vertus qu'on trouve ici. Elles sont simples, et bien palpables. On ne se demande pas – comme il arrive en Inde – si on les a vraiment rencontrées, ni si ce sont bien des vertus. Elles frappent et si par hasard on n'a rien remarqué, il se trouve toujours quelqu'un pour vous dire « voyez, tout cela... cette gentillesse, cette correction, etc., ce sont nos bonnes qualités turques ».La route du Cop est excellente parce que les militaires l'entretiennent soigneusement. Mais elle est très raide et monte à trois mille mètres. Il nous fallut pousser et courir constamment ; on atteignit le sommet, le cœur près d'éclater. Le ciel était bleu et le spectacle d'une splendeur inimaginable : d'énormes ondulations de terre descendaient en moutonnant à perte de vue vers le sud ; vongt fois au moins on perdait et on retrouvait la trace claire de la route ; au fond de l'horizon, un orage occupait une insignifiante portion de ciel. Un de ces paysages qui à force de répéter la même chose convainquent absolument. Une lourde cloche suspendue à une potence indique le sommet du col. On la sonne encore quand la neige est tombée, pour les voyageurs qui ont perdu la route. Comme je m'en approchais, un aigle qui était perché dessus s'envola en frappant le bronze de ses ailes et une vibration éperdue, interminable, descendit en s'élargissant sur ce troupeau de montages dont la plupart n'ont même pas de nom. »

Nicolas Bouvier, L'usage du monde (1963), « La route d'Anatolie », (Bibliothèque Payot, 2003)

Extraits

- Proust, A la recherche du temps perdu, Le temps retrouvé (1927) lecture : Denis Podalydès

- Archive : Nicolas Bouvier : émission « Agora » 21/04/1994 Nicolas Bouvier au micro d'Olivier Germain Thomas

- Archive : Alexandre Hollan, France Culture , émission "Hors champs" (19 07 2013)

Lecture

- Nicolas Bouvier, L'usage du monde (1963), « La route d'Anatolie », (Bibliothèque Payot 2003)

Référence musicale

- Jean-Marie Hummel, Le 1er voyage

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