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Le Bac Philo 1ère édition (1/4) : Commentaire d’un texte extrait de l’Enquête sur l’entendement humain de David Hume

50 min
À retrouver dans l'émission

Par Adèle Van Reeth

Réalisation : Rafik Zénine

Techniciens : Frédéric Cayroux et Alexandre James

Lectures : Olivier Martinaud.

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HS philo mag
HS philo mag Crédits : Radio France

Pour cette semaine spéciale "bac philo", enregistrée au lycée français de Bruxelles, nous remercions Evelyne Régniez, proviseure du Lycée français de Bruxelles, les service culturels de l'Ambassade de France de Belgique, l'Agence pour l'Enseignement Français à l'Etranger (AEFE) ainsi que l'ensemble des professeurs et des élèves venus participer à l'événement.

Adèle Van Reeth et Hélène Boucher
Adèle Van Reeth et Hélène Boucher Crédits : Radio France

« Tout ce qui est peut ne pas être. Il n’y a pas de fait dont la négation implique contradiction. L’inexistence d’un être, sans exception, est une idée aussi claire et aussi distincte que son existence. La proposition, qui affirme qu’un être n’existe pas, même si elle est fausse, ne se conçoit et ne s’entend pas moins que celle qui affirme qu’il existe. Le cas est différent pour les sciences proprement dites. Toute proposition qui n’est pas vraie y est confuse et inintelligible. La racine cubique de 64 est égale à la moitié de 10, c’est une proposition fausse et l’on ne peut jamais la concevoir distinctement. Mais César n’a jamais existé, ou l’ange Gabriel, ou un être quelconque n’ont jamais existé, ce sont peut-être des propositions fausses, mais on peut pourtant les concevoir parfaitement et elles n’impliquent aucune contradiction. On peut donc seulement prouver l’existence d’un être par des arguments tirés de sa cause ou de son effet ; et ces arguments se fondent entièrement sur l’expérience. Si nous raisonnons a priori, n’importe quoi peut paraître capable de produire n’importe quoi. La chute d’un galet peut, pour autant que nous le sachions, éteindre le soleil ; ou le désir d’un homme gouverner les planètes dans leurs orbites. C’est seulement l’expérience qui nous apprend la nature et les limites de la cause et de l’effet et nous rend capables d’inférer l’existence d’un objet de celle d’un autre. »

David Hume, Enquête sur l’entendement humain, 1748

Analyse du texte

Introduction:

(Enoncé du problème philosophique soulevé par le texte) : Quels sont les pouvoirs de la raison ? On se représente communément la raison humaine comme un pouvoir capable de connaître le réel. Cette puissance de la raison culminerait dans la science. En effet, la science notamment par la puissance de la démonstration serait capable de prouver a priori une proposition, permettant à l’homme d’anticiper le réel et s’en rendre maître et possesseur. On poserait ainsi que la raison suffirait à produire la vérité. A l’opposé, on se méfierait de l’expérience, trop subjective et singulière. Qu’en est-il exactement ? A-t-on raison d’accorder une telle confiance en la raison ? (Thèse du texte) Hume dans ce texte s’oppose à ce rationalisme et met en évidence la nécessité du recours à l’expérience. Il montre par là même qu’il est illusoire de prétendre atteindre des connaissances qui dépassent le cadre de l’expérience. (Structure logique du texte) Sa thèse s’argumente autour de deux moments. Après avoir affirmé que nulle connaissance a priori n’est capable de démontrer l’existence d’un être, Hume montre que seules les mathématiques sont susceptibles de produire des démonstrations. Deux exemples mettent en évidence cette distinction dans ce premier moment. La thèse du texte est donnée dans un second temps: les raisonnements sur l’existence ne peuvent provenir que de l’expérience. Même si son nom n’est jamais explicitement donné, Hume ne vise-t-il pas par là même la question métaphysique de l’existence de Dieu ?

Analyse linéaire du texte

Premier moment du texte : Du début jusqu’à « elles n’impliquent aucune contradiction»

Dans un premier moment, Hume cherche à mettre en évidence la différence de nature qui existe entre deux formes de raisonnements. Les premiers donnent lieu à de véritables démonstrations tandis que la raison dans les seconds ne peut se contenter de raisonner de manière a priori. Il commence son texte en définissant le propre des raisonnements de faits, pour mieux les distinguer des raisonnements mathématiques.

A proprement parler, la raison ne peut démontrer de vérités que dans le domaine des mathématiques. C’est à tort que l’on prétend pouvoir raisonner de manière a priori dans les raisonnements touchant les faits.

Le texte prend l’exemple d’une proposition mathématique fausse. Comment la raison peut-elle le savoir ? La racine cubique de 64 est 4. Ainsi, dire que la racine cubique de 64 est égale à la moitié de 10, ce serait affirmer que 4 est égal à 5. Cette proposition n’est ni claire, ni distincte. Dire que 4 est égal à 5 est inintelligible, implique une contradiction logique. La fausseté implique une contradiction logique. On peut donc aisément savoir que cette proposition est fausse. On peut le savoir de manière a priori. La raison n’a nullement besoin de faire appel en ce cas à l’expérience.

C’est pourquoi l’on peut procéder à des démonstrations en mathématiques. Le raisonnement mathématique ne repose pas sur l’expérience. Ses objets ne sont pas des faits mais des constructions de la raison comme les nombres ou les figures géométriques. On peut dans ce domaine énoncer des propositions absolument certaines, parce quelles sont déduites a priori de définitions ou d’axiomes.

Hume analyse ensuite l’exemple de César. Peut-on démontrer l’existence de César ? Peut-on raisonner de manière a priori sur les faits, sur l’existence des êtres ? Considérons la proposition « César a existé ». Une telle proposition porte sur l’existence d’un être. La raison a-t-elle la capacité de déduire l’existence d’un être, c’est-à-dire de la déduire logiquement, de raisonner de manière a priori, sans faire appel à l’expérience ? Non. On peut ainsi reconstituer son raisonnement : si l’on pouvait raisonner de manière a priori, on saurait avec certitude que la proposition contraire, « César n’a jamais existé » est fausse. Cette proposition contraire serait inintelligible, elle impliquerait contradiction, comme celle précédemment énoncée, « 4 est égal à 5 ».

On ne peut pas prouver l’existence d’un être à partir de la seule idée de cet être. On peut peut-être penser que Hume s’oppose à la démarche de Descartes qui dans Les Médiations métaphysiques tentait de démontrer l’existence de Dieu à partir de l’idée de sa perfection. « l’inexistence d’un être, sans exception » est une idée totalement claire et distincte. L’existence de Dieu est une idée aussi intelligible que celle de sa non existence. On ne pourra jamais démontrer de manière a priori l’existence de Dieu.

Second moment du texte : de « On peut donc seulement » jusqu’à la fin du texte.

Toute la deuxième partie du texte est centrée sur la question de la causalité. En effet, l’existence d’un être ne peut être prouvée qu’en faisant appel à l’expérience. Comment prouve-t-on l’existence de César ?

On utilise des « arguments tirés de sa cause et de son effet ». Hume n’explique pas vraiment en quoi consiste ce mécanisme intellectuel, mais on comprend que l’essentiel est de mettre en évidence le rôle de l’expérience et de la liaison entre la cause et l’effet. On est donc en mesure de dire que la proposition « César n’a jamais existé » est fausse parce que l’on a fait appel à l’expérience. Les actions de César ont produit des effets. Sans ce recours à l’expérience nous ne pourrions pas prouver que la proposition « César a existé » est vraie ou fausse.

De plus, on n’accorde pas notre croyance à des relations de faits qui ne sont pas conformes à l’habitude. Il est sensé de dire que César est la cause des faits qui ont été rapportés par les historiens directs et indirects, parce que nous savons que ces mêmes historiens ont rapporté des faits exacts. On comprend donc que Hume veut montrer que sans nous en rendre compte, toutes nos assertions sont fondées sur un raisonnement qui fait intervenir une liaison entre la cause et l’effet.

On ne prouve l’existence d’un être qu’en raisonnant de manière a posteriori, par expérience.

En effet, si l’on raisonne a priori, « n’importe quoi peut paraître capable de produire n’importe quoi. ». La chute d’un galet peut-elle causer l’extinction du soleil ? Par quel mécanisme intellectuel procède-t-on pour dire que la chute d’un galet ne peut éteindre le soleil ? Si nous raisonnions de manière purement a priori, sans avoir jamais fait l’expérience du réel, n’importe quel effet pourrait suivre la chute d’un galet, y compris l’extinction du soleil.

De même, qu’est-ce qui conduit l’esprit à affirmer que le désir d’un homme ne peut être la cause du mouvement des planètes ? Si l’on raisonne de manière a priori, il n’y a nulle contradiction logique à opérer une telle inférence.

ENJEU PHILOSOPHIQUE DU TEXTE

Premier enjeu philosophique

  • Même si Hume n’en prononce jamais le nom, l’existence de Dieu semble être le véritable enjeu philosophique du texte. Peut-on démontrer l’existence de Dieu ? Hume dans ce texte s’oppose à la toute tentative métaphysique de démontrer cette existence de Dieu.

Second enjeu philosophique

  • On peut mettre en évidence un second enjeu philosophique : ce texte est fondamentalement empiriste. Hume veut nous prévenir contre un usage déraisonnable de la raison et contre un rationalisme abstrait. En dehors des mathématiques, on ne peut pas raisonner a priori. L’expérience est le seul guide de nos vies.

Cette thèse a des conséquences très fortes sur la compréhension de la causalité. On peut donc mettre ce texte en perspective avec d’autres textes de Hume, plus connus, qu’un élève de terminale a rencontrés dans l’année.

Conclusion:

Ce texte de Hume montre clairement que si l’on excepte la connaissance mathématique, toutes nos connaissances proviennent de l’expérience. Cette thèse empiriste s’oppose donc au rationalisme. Mais son enjeu véritable est de réfuter par avance toute tentative métaphysique de démontrer l’existence de Dieu ou son inexistence, que ce soit a priori ou a posteriori. La raison humaine a des limites et le propre de la philosophie est de circonscrire fermement ces limites, non pas pour affirmer que l’on ne peut rien connaître, mais pour prendre conscience de ce que nous pouvons connaître et du rôle de l’expérience.

REFERENCES

Textes:

- David Hume, Enquête sur l’entendement humain , Section XII « De la philosophie académique ou sceptique », Troisième partie, 1748, trad. André Leroy, 1947, (GF Flammarion, 2006) p.246

- David Hume, Enquête sur l’entendement humain , Section XI « La providence particulière et l’état futur », Première partie, 1748, trad. André Leroy, 1947, ( GF Flammarion, 2006) p.226-227

Extraits:

Patrice Leconte, Ridicule , 1996

Chansons:

Bénabar, L’effet papillon

Bashung, Le secret des banquises

les élèves
les élèves Crédits : Radio France

Et les "2 minutes papillon" de Géraldine Mosna-Savoye à propos de la parution de Hobbes de Benoît Spinosa, aux belles lettres.

hobbes benoit spinosa
hobbes benoit spinosa Crédits : Radio France

Invitée : Hélène Boucher, professeur de philosophie au lycée Français de Bruxelles

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