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Épisode 2 :

Traité théologico-politique de Spinoza, commentaire de texte

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Explication du texte de Spinoza, extrait du Traité théologico-politique, chapitre XX, proposé par Isabelle Chomet - professeur de philosophie au lycée Français de Bruxelles.

Explication du texte de Spinoza, extrait du Traité théologico-politique, chapitre XX, proposé par Isabelle Chomet - professeur de philosophie au lycée Français de Bruxelles.

" S’il était aussi facile de commander aux âmes qu’aux langues, il n’y aurait aucun souverain qui ne régnât en sécurité et il n’y aurait pas de gouvernement violent, car chacun vivrait selon la complexion des détenteurs du pouvoir et ne jugerait que d’après leurs décrets du vrai ou du faux, du bien ou du mal, du juste ou de l’inique. Mais ( …) cela ne peut être il ne peut se faire que l’âme d’un homme appartienne entièrement à un autre personne en effet ne peut transférer à un autre, ni être contraint d’abandonner son droit naturel ou sa faculté de faire de sa raison un libre usage et de juger de toutes choses. Ce gouvernement par suite est tenu pour violent, qui prétend dominer sur les âmes et une majesté souveraine paraît agir injustement contre ses sujets et usurper leur droit, quand elle veut prescrire à chacun ce qu’il doit admettre comme vrai ou rejeter comme faux, et aussi quelles opinions doivent émouvoir son âme de dévotion envers Dieu : car ces choses sont du droit propre de chacun, un droit dont personne, le voulût-il, ne peut se dessaisir."    
Spinoza, extrait du Traité théologico-politique, chapitre XX. 

Le plus grand danger que risque d'affronter un pouvoir politique parait bien être le désordre engendré par la multiplicité des opinions individuelles. La désobéissance de la multitude affaiblit les mesures de l'Etat, et peut même, à terme, conduire à la disparition de celui-ci. Il faudrait donc imposer l'ordre aux âmes pour préserver la paix civile. Or, dans ce texte, Spinoza entend établir le caractère inaliénable de la liberté de pensée, et, à partir de ce constat, mettre en évidence que le pouvoir politique se fourvoie quand il prétend imposer par la force un commandement aux âmes pour maintenir la paix civile, et par la même, sa propre existence. La liberté de pensée n'a pas à être défendue, ni revendiquée, car il suffit de la constater et d'en tirer les conséquences politiques qui s'imposent.

Plan du texte

1) Du début jusqu'à" inique" : raisonnement par l'absurde montrant que la plus grande source de troubles pour le pouvoir politique est la liberté de pensée des sujets et non les autres Etats. Il semblerait donc indispensable à la paix de transférer ce droit à l'Etat.

2) De "mais" jusqu'à " choses" : Argumentation reposant sur le caractère inaliénable de ce droit de chacun à penser librement. Ce droit ne peut pas être transféré à la puissance publique : personne ne pense à ma place.

3) Enfin de " ce gouvernement" jusqu'à " dessaisir" : Il s'agit là de la conséquence inévitable de la constatation de cette impossibilité d'abandonner ce droit. Le pouvoir politique qui tente de s'approprier ce droit se trompe doublement. D'une part cet objectif est voué à l'échec, et d'autre part l'Etat ne comprend pas sa propre fin qui est la liberté des individus.

I) Un désir impossible

Spinoza suppose dans cette première phrase le problème du maintien de la paix civile résolu si l'on suppose la soumission complète et entière des âmes au pouvoir politique. Cette solution permet d'envisager ce que seraient les avantages d'une telle soumission des âmes. Le règne serein du souverain rendrait superflu la violence puisque tous obéiraient de leur plein gré car tous appartiendraient corps et âme à l'Etat.

Les individus gagneraient alors une paix parfaite, fondée sur une identification avec la "complexion", c'est-à-dire la nature particulière ou l'humeur du détenteur du pouvoir qui serait alors un véritable maitre à penser. Ce que ce maitre à penser commanderait serait notre capacité à juger dans les domaines de la morale (bien et mal), de la métaphysique, de la religion, de la philosophie, de la science (vrai et faux) et de la justice (juste ou de l'inique). Son pouvoir serait donc absolu puisque raison et désir lui appartiendraient. Les âmes renonceraient donc à désirer, à réfléchir, à douter, en somme à toute activité propre en se pliant au pouvoir. Plus d'extériorité entre en le pouvoir et le peuple. Le conformisme de la pensée apporterait la paix.

Comment cette situation pourrait elle exister ? Cette représentation utopique n'est pas sans rappeler les efforts des Platon pour connaitre et établir une taxinomie des âmes selon le rôle qu'y joue la raison. La cité serait alors un ensemble harmonieux et juste sous le commandement du philosophe-roi mais ni les détenteurs du pouvoir ni la multitude ne peuvent y être soumis car notre nature ne correspond pas à cette chimère. Si l'utopie platonicienne ne peut se confronter à la réalité, l'âge d'or ainsi présenté par Spinoza se révèle être semblable aux tableaux dressés par A Huxley dans Le meilleur des mondes d'une humanité qui ne pense pas, non parce qu'elle y a renoncé mais parce qu'elle a perdu son humanité.

Ainsi, du point de vue historique, si le gouvernement peut imposer une limite à nos actions, s'il peut imposer par ses lois une censure sur ce qui est dit ou publié, les individus n'en pensent pas moins. Or chacun pense selon ses intérêts, ses convictions, ses opinions, ses croyances. L'âme est soumise aux affects singuliers qui la traverse et qui sont différents selon les individus.

Le souverain ne peut ainsi contraindre les individus par la force à croire. Ainsi les Macédoniens, ont refusé d'adorer Alexandre comme un dieu, rappelle Spinoza au chapitre XVII du TTP. En ce qui concerne les croyances religieuses, même si le pouvoir peut imposer les manifestations apparentes de la foi, les gesticulations du culte, il ne peut ordonner aux âmes de croire.

Cependant la recherche de l'accord des individus est un objectif rationnel pour le pouvoir politique puisqu'il permet de limiter l'usage de la force publique. Même les meilleures lois doivent entre renforcées par la contrainte. L'obéissance au pouvoir qui ne nécessite pas le recours à la force est un but que le pouvoir doit rechercher mais la multitude est redoutable car en elle se dissimule toujours la capacité à juger différemment et librement. Même Moise, respecté et obéi librement par le peuple était jugé défavorablement par certains esprits.

Ainsi seule une utopie ou une fiction peuvent établir une soumission absolue des âmes Dans un contexte historique ancré dans le réel, il n'y a pas d'exemple de cette parfaite union par soumission de la multitude des âmes aux détenteurs du pouvoir.

Transition : Quelles sont alors les conditions réelles de l'activité politique pour atteindre alors la paix civile?

2) La liberté de pensée est inaliénable.

Spinoza quitte alors la spéculation pour l'analyse d'un constat : renoncer au libre exercice du jugement, par l'abandon ou le transfert, est impossible. Deux raisons viennent fonder l'affirmation de Spinoza.

En premier lieu, nous ne pouvons pas renoncer à être ce que nous sommes. L'homme pense comme le poisson nage. " Les poissons sont déterminés par la nature à nager, ainsi les poissons jouissent de l'eau en vertu d'un droit naturel souverain" précise le premier paragraphe du chapitre XVI du TTP. Or ce qui caractérise cette chose qu'est l'âme c'est cette activité de jugement, d'exercice libre de la raison. Il est dans la nature de l'homme de faire un libre usage de sa raison, y renoncer équivaudrait à renoncer à être un homme. Nul, en somme, ne peut aller contre sa nature. Il s'agit donc d'un " droit naturel", c'est-à-dire de l'exercice de mes facultés naturelles, expression de ma puissance qui se manifeste inévitablement dans les faits : activité de l'esprit, force active.

L'observation historique le confirme, les hommes font un libre usage de leur raison. Sinon l'histoire humaine serait depuis longtemps l'histoire de la soumission de la pensée. Il ne s'agit donc pas dans ce texte d'une déclaration de principe qu'il faudrait suivre, la liberté de pensée n'est pas une valeur qu'il faut proclamer. Elle est indépassable car elle est ce que nous sommes.

Ainsi si le pouvoir politique ne contraint pas ma pensée, ce n'est pas parce qu'il n'a pas le droit de le faire, c'est parce qu'il n'en a pas le pouvoir. Mais même s'il pouvait le faire, s'il pouvait commander aux âmes, il ne commanderait à rien d'autre qu'à une écorce vide, tel un enfant qui voudrait conserver un poisson vivant hors de l'eau. L'âme pense librement ou elle n'est pas.

Donc si le pouvoir politique ne peut commander à mon âme ce n'est pas en raison de la dignité de la personne humaine, ce n'est pas par respect des valeurs mais en raison de la seule limite qui vaille : celle de la nature.

D'autre part parce que la raison de l'association des hommes c'est la préservation du droit naturel. Si les hommes s'associent et acceptent d'obéir aux lois c'est pour survivre, donc pour augmenter leur puissance d'agir et de penser. En effet si un individu accepte le contrat c'est pour augmenter sa puissance de penser et d'agir librement, puissance réduite à ses propres ressources s'il est isolé mais augmentée s'il s'associe à d'autres. L'idée d'un transfert total des droits des individus à une puissance alors souveraine serait contraire aux intérêts des individus.

Spinoza soutient que la liberté de pensée est un fait mais il est permis de douter de cette affirmation à la lumière de la lettre à Schuller dans laquelle la liberté humaine est définie comme une illusion. Ma pensée est libre quand justement elle n'est pas conduite par des influences dont elle ignore tout, que ces influences soient celle de l'alcool sur l'ivrogne qui croit parler en toute liberté, ou les peurs irrationnelles du superstitieux mais quand elle est déterminée par des causes qui sont propres à ma nature. Je suis libre si je comprends rationnellement la nature des choses, et surtout ma propre nature et ce qui la détermine.

Transition : d'un coté , l 'Etat a besoin de la soumission de l'âme des individus pour être assuré de sa sécurité mais cette seconde partie a démontré le caractère insoutenable de cette exigence, et d'un autre coté , les individus ne peuvent éviter les dangers qu'en unissant leur force sous l'égide du pouvoir politique mais ils ne peuvent renoncer à leur liberté de pensée. Voila l'aporie à laquelle se trouve confronté Spinoza.

3) L'Etat insensé

La conséquence inévitable de l'analyse de Spinoza est que l'Etat est inefficace quand il tente de dominer ainsi les âmes.

Pourtant les formes de domination de la pensée par le pouvoir sont nombreuses et variées, de la propagande au culte du guide suprême, des lois à la terreur. Les hommes peuvent vivre selon les désirs de leur maitre à penser plutôt que selon leur propre désir et ainsi passer sous le contrôle du pouvoir en pensant suivre leur propre volonté. Mais, dans tous les cas, Il s'agit bien pour ceux qui subissent ces lois qui prescrivent ce que nous devons penser de violence et d'injustice de la part du pouvoir politique. Le pouvoir, que ce soit par la manipulation, la rétention d'information ou la force brute peut certes commander au moins partiellement à notre âme. Mais ces tentatives sont toujours limitées et les réussites provisoires.

Mais si cette violence est un fait, si cette injustice est réelle, elles ne sont que les manifestations d'un problème plus grave. Si le pouvoir politique agit de la sorte c'est par ignorance. Il apparait violent et injuste mais il est fondamentalement ignorant et aveugle, irrationnel parce qu'en agissant ainsi, il ne fait que renforcer la violence de la multitude qu'il veut réduire.

Ainsi si le pouvoir politique impose une religion, deux difficultés apparaissent : en premier lieu l'intolérance envers les autres formes de dévotion ou l'absence de dévotion qui se mettra inévitablement en place, à cause de la volonté hégémonique de la religion d'Etat. Cette intolérance est la source du fanatisme religieux parmi les cultes interdits. Le pouvoir politique se trouve ainsi contraint d'augmenter la violence qu'il exerce contre ses sujets et renforce ainsi un cercle vicieux de violence.

La limite du pouvoir politique, son incapacité à imposer son empreinte sur les âmes le conduit à des actions inspirées par la crainte que lui inspirent ses sujets. Mais cette "usurpation d'un droit" qu'il ne peut contrôler fait naitre ce qu'il veut empêcher : C'est-à-dire le désordre, la révolte contre un Etat considéré alors comme illégitime. Cette perte de légitimité est une perte de souveraineté le pouvoir est alors en danger. Tenter de commander aux âmes n'est donc pas seulement inefficace et fondamentalement impossible c'est aussi nuisible au gouvernement et aux sujets.

Le pouvoir politique est donc dans l'erreur: il agit de façon irrationnelle en voulant imposer sa loi aux âmes. La violence répressive de cet Etat criminel constitue le risque le plus grand de guerre civile. Les moyens qu'il emploie pour s'efforcer de régner en toute sécurité sont ceux qui entrainent très nécessairement ce qu'il cherche à éviter : son renversement.

En filigrane dans ce texte, se dessinent donc les actions propres à permettre à un gouvernement rationnel de se maintenir dans la paix et la prospérité. L'admission du caractère inaliénable de la liberté de pensée conduit à reconnaitre la diversité des opinions, notamment en matière de religion. Le pouvoir doit donc soutenir la liberté religieuse en autorisant toutes les formes de culte mais sans contraindre quiconque d'y participer et sans en privilégier aucune. Ainsi le risque du fanatisme est évité par la l'exercice de la tolérance.

Cette reconnaissance de la diversité des opinions devrait alors conduire logiquement à libérer les langues car la liberté de pensée se nourrit de l'expression dans le cercle privé et public des idées de chacun.

Conclusion

A la question de savoir comment concilier l'union nécessaire à la survie des hommes sous l'égide d'un pouvoir souverain et la propension naturelle et irrésistible des hommes à avoir des idées diverses et contradictoires sur les sujets les plus importants, Spinoza répond dans ce texte en montrant que la paix ne peut se passer de la liberté de pensée. Il s'oppose ainsi à la solution d'un prétendu réalisme politique qui tenterait de réduire la liberté des âmes. La violence de la répression est le signe d'un pouvoir aveugle et incohérent qui renforce ainsi ce qu'il voulait eviter. Or on peut unir sans contradiction la sécurité du gouvernement et la liberté de pense : la pensée libérée promeut la paix civile.

Adèle Van Reeth et Isabelle Chomet 2
Adèle Van Reeth et Isabelle Chomet 2 Crédits : Radio France

Textes lus par Olivier Martinaud

  • Spinoza, Traité théologico-politique  (1670),  chap. XX
  • Hobbes, Léviathan ,  1ère partie, ch.XIII « De la condition naturelle des hommes en ce qui concerne leur félicité et leur misère », 1651, éd. Sirey, 1983, trad. Tricaud, p.124

Extraits diffusés

  • 1984,  film de Michaël Radford (1984), d’après le roman de George Orwell (1949)
  • Discours de Colin Powell devant le conseil de sécurité de l’ONU (février 2003)

Musiques diffusées

  • Jeanne Moreau , Les mensonges
  • Serge Reggiani , Ma liberté

"2 minutes papillon" de Géraldine Mosna-Savoye 

  • Friedrich Nietzsche , dans la collection Nouveaux regards, aux éditions du Magazine Littéraire
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