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Agathe Richard et Adèle Van Reeth
Épisode 2 :

Kant, Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu. Commentaire de texte

59 min

Deuxième temps pour nous de cette semaine spéciale Bac blanc de philosophie, où comment réviser son bac autrement que derrière un bureau, ou comment tester ses connaissances et sa méthode des années après la fatidique épreuve pour ceux d’entre vous qui ont déjà le bac en poche.

Agathe Richard et Adèle Van Reeth
Agathe Richard et Adèle Van Reeth Crédits : MC - Radio France

Agathe Richard, professeur de philosophie au lycée Paul Bert à Paris propose l’explication de texte d’un extrait de la Métaphysique des mœurs de Kant, un livre difficile, mais dont les concepts centraux, si vous les maîtrisez, peuvent être une vraie valeur ajoutée le jour du bac.

Le sentiment d’un tribunal intérieur en l’homme « devant lequel ses pensées s’accusent ou se disculpent l’une l’autre » est la conscience . Tout homme a une conscience et se trouve observé, menacé et surtout tenu en respect (respect lié à la crainte) par un juge intérieur, et cette puissance qui veille en lui sur les lois n’est pas quelque chose qu’il se *forge à lui-même arbitrairement, mais elle est inhérente à son être. Sa conscience le suit comme son ombre lorsqu’il pense lui échapper. Il peut bien s’étourdir ou s’endormir par des plaisirs ou des distractions, mais il ne saurait éviter de revenir à lui ou de se réveiller de temps en temps dès lors qu’il en perçoit la voix terrible. Il peut arriver à l’homme de tomber dans l’extrême abjection où il ne se soucie plus de cette voix, mais il ne peut pas pourtant éviter de l’entendre . Cette disposition intellectuelle originaire et (puisqu’elle est représentation du devoir) morale, qu’on appelle *conscience a en elle-même ceci de particulier que, bien qu’en cette sienne affaire l’homme n’ait affaire qu’à lui-même, il se voit pourtant contraint par sa raison de la mener comme sur l’ordre d’une autre personne . Car l’affaire consiste ici à conduire une cause judiciaire (causa) devant un tribunal. Mais concevoir comme ne faisant qu’une seule et même personne avec le juge celui qui est accusé par sa conscience est une manière absurde de se représenter une cour de justice car, s’il en était ainsi, l’accusateur perdrait toujours. C’est pourquoi, pour ne pas être en contradiction avec elle même, la conscience de l’homme, en tous ses devoirs, doit concevoir un autre (qui est l’homme en général) qu’elle même comme juge de ses actions. Maintenant cet autre peut être une personne réelle ou une personne purement idéale que la raison se donne à elle-même.      
Emmanuel KANT, Métaphysique des mœurs , II Doctrine de la vertu ch.1 §13

Explication du texte de Kant, extrait de la Doctrine de la vertu proposée par Agathe Richard

Plan du texte

1° Début du texte jusqu’à « éviter de l’entendre», ligne 11

Dans un premier temps, Kant s’efforce d’entrer dans cette conscience humaine pour la décrire en quelque sorte psychologiquement, alors qu’il se trouve confronté à quelque chose qui ne relève pas de l’expérience.

2° De «cette disposition intellectuelle … », ligne 12 jusqu’à la fin

Puis, dans un deuxième temps, il explique comment la conscience se retourne contre elle-même, comment elle se donne tort à elle-même. Du coup la conscience qui surgit ainsi dédouble l’homme. L’expérience de la conscience morale nous conduit ainsi à une expérience de l’altérité à soi. Comment peut-on, tout ensemble, être soi-même tout en étant un autre ?

I. Description de la conscience (début à ligne 11)

*1) Comment définir la conscience ? *

Kant part d’une définition de la conscience. Elle est « le sentiment d’un tribunal intérieur en l’homme «devant lequel ses pensées s’accusent ou se disculpent l’une l’autre» ». La conscience est ce qui, en nous, nous accuse et nous tentons de nous défendre. L’homme a la volonté de se défendre, de ne pas se laisser accuser, car il a toujours le désir de s’innocenter (en se donnant des raisons d’agir comme il a agi), et en même temps lui apparaît la puissance d’une autre voix, celle de la conscience, qui le soumet, l’accuse.

Cette conscience est présente en tout homme : « tout homme a une conscience », et c’est pourquoi elle est universelle et aussi bien constitutive de l’être de l’homme. Elle nous définit car tout homme est nécessairement un être conscient. Chacun, doué de conscience, est ainsi l’égal de chacun. Du fait de sa conscience, l’homme se sent «observé ». Rien n’échappe au regard de notre conscience car nous savons que nous avons à répondre de ce que avons fait. Et nous ne pouvons pas ne pas savoir ce que nous avons fait. Cette impression d’être regardé, épié fait penser à ce qu’écrira Victor Hugo, dans *La Légende des siècles * : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »

Aussi est-ce parce que nous portons en nous ce juge intérieur que nous nous sentons « menacé, tenu en respect (respect lié à la crainte)». Mais si nous éprouvons de telles impressions d’inquiétude et de soumission, c’est parce que nous sommes face à quelque chose qui nous dépasse. Qu’est-ce qui en nous est plus grand que nous ? Ce qui caractérise la conscience, c’est la manifestation d’une puissance. La conscience morale « est une puissance qui veille sur les lois. » Ici puissance ne signifie pas une force physique qui s’exerce par une contrainte extérieure. Ces lois sont les lois morales, qui obligent intérieurement, les lois de la raison pratique, laquelle nous ordonne d’agir d’une manière universalisable. Kant appelle raison pratique, (pratique c’est-à-dire agissante), la conscience morale.

*2) La conscience, une puissance à laquelle on ne peut échapper *

Cette puissance n’est pas « forgée arbitrairement » autrement dit elle n’est pas plus un produit de l’éducation qu’un résidu de l’habitude. Elle n’a pas été forgée, produite par une éducation sévère qui aurait imprimé en nous ses chaines, un rapport au monde dont on ne pourrait se dessaisir. C’est la raison pour laquelle la conscience morale ne peut-être ramenée au Surmoi freudien. La conscience n’a par ailleurs rien à voir avec un conditionnement. Dans notre texte, les concepts d’universalité et d’arbitraire s’opposent. Kant distingue précisément ce qui définit la conscience et ce qu’elle « n’est pas ». En effet, si les lois étaient forgées arbitrairement, la conscience ne serait pas la même en tout homme. Kant estime que la conscience est inhérente à l’homme, indissociable de sa nature, et il exprime cette thèse par une comparaison : « elle le suit comme son ombre » De même que l’ombre ne peut pas être séparée d’un corps, de même la conscience n’est pas détachable de l’être humain.

L’homme ne peut pas s’en affranchir. Il peut essayer d’y échapper, de l’éluder : « de s’étourdir ou s’endormir », mais il ne peut « éviter de revenir à lui » la conscience est nécessairement présence à soi et retour sur soi. L’homme ne peut être dans le divertissement ou l’inconscience que momentanément. C’est pourquoi, on ne peut pas lui échapper et ne pas entendre cette « voix terrible », terrible parce qu’elle nous rappelle que nous ne sommes jamais à la hauteur de ses exigences. L’homme peut transgresser « ne pas écouter » ce qui lui dit sa conscience », c’est-à-dire désobéir, mais cette conscience est irréductible, elle n’est pas détruite par l’action qui la nie. Nous ne pouvons pas échapper à nous-mêmes, cette voix nous appartient, elle est nous. Nous ne pouvons pas ne pas l’entendre, même si nous pouvons agir contre elle.

Transition

Après avoir personnifié la conscience, et décrit précisément la manière dont elle se manifeste à nous, par son regard auquel rien n’échappe et sa voix terrible, Kant revient sur le paradoxe impliqué par l’image du tribunal intérieur. Comment l’homme peut-il se juger lui-même ?

II. L’expérience de l’altérité à soi (ligne 12 à fin)

Dans un second moment Kant va expliquer pourquoi la conscience, parce qu’elle se donne tort à elle-même, apparaît comme faisant l’expérience d’une altérité à soi. La conscience morale n’implique-t-elle pas en effet que ce qui en moi juge, ce qui dans ce cas me condamne et me donne mauvaise conscience, soit différent de ce qui en moi est jugé ?

1) La conscience, une disposition « intellectuelle originaire »

La conscience est d’abord qualifiée de disposition « intellectuelle originaire ». Le qualificatif « originaire » pourrait être rapproché de la thèse rousseauiste selon laquelle la conscience est un instinct divin. Cependant « originaire » n’est pas synonyme d’instinctif ou d’inné, mais s’oppose à contingent et signifie nécessaire et universel. Kant insiste sur le fait qu’on ne peut pas ne pas avoir une conscience et que tout homme en a une, parce que la conscience est inhérente à l’homme, comme il l’a dit plus haut. Ce qui est originaire est ce qui rend possible un être.

La conscience est une « disposition intellectuelle » car elle est cette faculté qui nous est propre et qui nous permet de penser. Le « je pense » accompagne toutes nos représentations. Il est la forme originaire de toutes nos représentations, y compris de la représentation de la loi morale. Cette disposition intellectuelle est ce qui rend aussi possible la « représentation du devoir ». Elle est donc non seulement intellectuelle, mais aussi « morale », c’est-à-dire pratique. C’est une même conscience qui est au principe de nos représentations intellectuelles et de la représentation de nos actions.

L’homme agit en fonction de ce qu’il se représente. Il peut se déterminer à partir de représentations qui affectent sa sensibilité (et dans ce cas il n’est pas libre mais déterminé par la nature), ou bien il peut se déterminer à agir par la représentation de principes dont la forme est universelle. Rappelons ici que Kant avait formulé dans les Fondements de la Métaphysique des mœurs cette première formulation de l’impératif catégorique (catégorique : qui commande inconditionnellement) : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse devenir une loi universelle ».

*2) Obligation morale et raison *

L’obligation morale est ce qui permet à l’homme de se déterminer par la raison, c’est-à-dire universellement. La conscience exige de nous l’universel et humilie notre moi égoïste, anéantit notre présomption. Or cette conscience par laquelle l’homme peut affirmer sa liberté (en agissant de manière universalisable et inconditionnée) est ce qui est le plus contraire à notre moi sensible, empirique. L’être humain aspire aussi à la satisfaction de ses désirs. Dans d’autres textes Kant rappelle souvent que nous sommes des « êtres raisonnables, mais finis », l’homme entend la voix de la raison en lui, il est capable d’agir par raison, mais il est aussi un être fini. C’est pourquoi l’homme se dédouble. Il est intérieurement divisé entre la voix de sa conscience qui lui impose le respect et ses désirs particuliers. Et c’est du fait de ce dédoublement que la loi de liberté apparaît comme une contrainte. Dans le tribunal intérieur, la voix accusatrice est la voix qui vient de la raison.

Kant peut revenir alors sur l’image apparemment « paradoxale » d’un tribunal intérieur. Certes, la particularité de ce tribunal intérieur est que l’homme n’a affaire qu’à lui-même, mais tout en n’étant confronté qu‘à lui-même, ce qui semble « contradictoire », il se voit « contraint par sa raison » de se juger « comme sur l’ordre d’une autre personne ». La voix accusatrice, qui est pourtant la sienne, lui apparaît comme une contrainte, comme si cette voix était celle d’un autre. Car cette voix exprime en lui l’exigence du principe pensant, du principe qui exige l’universel, et elle écrase le moi dans sa particularité égoïste. Kant peut alors conclure en affirmant que l’autre en soi-même « peut être une personne réelle ou une personne purement idéale que la raison se donne à elle-même ». Notre conscience nous impose de respecter l’exigence de l’universel en nous comportant avec l’autre être humain, qu’il soit réel ou simplement représenté dans notre conscience. Ne pas écouter sa conscience, mal agir consiste à préférer à l’universel sa propre particularité.

Conclusion

Dans ce texte, Kant part d’une représentation de la conscience comme tribunal intérieur, qui bien que banale, est paradoxale car si le juge est l’accusé, le jugement rendu ne peut être qu’injuste et le juge apparaîtra dans toute sa faiblesse. C’est pourquoi Kant affirme d’abord que la conscience est une puissance et insiste sur le caractère universel et nécessaire de la conscience, la permanence de sa présence en nous et le fait qu’elle est indestructible, même lorsque nos actes la nient. La conscience est l’expression d’une voix que nous ne pouvons tirer que de nous même et qui pourtant nous dépasse. L’homme recueille nécessairement en lui la sublimité de la loi morale qui lui impose le respect, car elle terrasse en lui sa présomption. En ce sens tout homme s’éprouve inévitablement toujours dans un décalage et une non coïncidence avec soi, car il est dans la tension entre son être qui veut la particularité et son devoir être qui lui ordonne d’agir universellement. Ce texte prouve que l’homme a une disposition originaire bonne et qu’il ne peut pas devenir diabolique. Car le diable serait celui qui se serait affranchi de toute conscience morale. Enfin ce texte nous permet de comprendre ce qui cause en nous le dédoublement et produit de ce fait l’opposition, en nous-mêmes, de nos pensées.

Agathe Richard
Agathe Richard Crédits : MC - Radio France
NCC bac blanc de philo 2
NCC bac blanc de philo 2 Crédits : SL - Radio France

Textes lus par Georges Claisse

Musiques diffusées

  • Gilbert Bécaud, Le condamné
  • Chris Isaak, Baby did a bad bad thing
  • Jacques Dutronc, Fais pas ci, fais pas ça
  • Christophe Demarthe, Taureau

Archive diffusée

  • Michel Foucault, la fonction du juge dans la société

Emission en partenariat avec Philosophie magazine

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