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Gilles Deleuze en 1980
Épisode 4 :

Deleuze contre la bêtise

59 min
À retrouver dans l'émission

Raphaël Enthoven s'entretient avec François Zourabichvili de Gilles Deleuze. Et c’est de bêtise dont il sera question au cours de cet entretien, à partir du livre "Différence et répétition", que Gilles Deleuze écrivit en 1968.

Deleuze contre la bêtise
Deleuze contre la bêtise Crédits : RichVintage - Getty

"Tous, même le dernier des misérables a fait cette expérience. Même le dernier des crétins est passé à côté de quelque chose... où il s'est dit 'Mais est-ce que je n'aurai pas passé toute ma vie à me tromper ?" déclarait Gilles Deleuze lors de l'un de ses cours à la Sorbonne.

Le philosophe qui, comme Deleuze, parle de la bêtise est toujours suspect de s’en exclure. Pour qui se prend-il ? Comme si parlant des imbéciles, on ne parlait pour une fois pas de soi, comme si la bêtise faisait exception à la règle selon laquelle quoi qu’on dise, on ne parle jamais que de soi ? Comment la bêtise ferait-elle exception à la règle où elle trouve justement sa source ? La bêtise c’est la partie de nous-même qui regardant l’autre comme un miroir, traverse le monde en y cherchant son pareil. Son alter ego, son ombre ou son reflet. La bêtise réduit le monde au Moi, l’Autre au même, la différence à l’identité. Telle la pensée unique, elle choisit de reconnaître plutôt que de rencontrer, elle est le contraire de l’exception, l’amie de l’ordinaire, l’antithèse du singulier. 

Comme dit Pierre Desproges, "l’ennemi est con, il croit que c’est nous l’ennemi alors que c’est  lui en fait." La bêtise nous noie dans un groupe où plus rien ne nous distingue et où c’est le courant qui nous porte. Elle surfe sur la vague, elle se répand, elle est affable, accueillante, hospitalière. A la bêtise, tout le monde se retrouve, c’est le lieu commun, et de fait, personne n’y échappe. Pour "nuire à la bêtise" ce qui chez Nietzsche est le synonyme de philosopher, il faut donc l’admettre en soi-même. La bêtise n’est pas une affaire d’opinion, c’est une affaire de certitude, ou de servitude. C’est l’allégeance faite à la Vérité comme au Bien. "C’est vrai parce que je l’ai vu" dit Dame Bêtise, "C’est vrai parce qu’on me l’a dit", voire "parce que tout le monde le dit". De l’expérience singulière à l’opinion la plus commune, la Vérité – ou ce qu’on croit telle - est un alibi pour conjurer le hasard, bannir l’altérité, cesser de penser. Mais si le contraire de l’ignorance n’est pas la vérité mais sa mise en doute, alors le contraire de la bêtise n’est pas l’intelligence mais l’humilité, à l’image de Montaigne, l’homme le plus cultivé de son temps, qui doute sans cesse de son savoir, ou de Raymond Aron, trop exigeant pour ne pas désirer la vérité mais trop modeste pour croire un jour qu’il la détient et que le monde s’y réduit.

L’entendement n’aime pas ce qui change, la raison n’a pas toujours la souplesse de ce qui évolue, la vie est d’une étoffe que la raison découpe en voulant l’attraper et c’est là que la bêtise apparaît comme la volonté d’interrompre le cours du temps pour le soumettre à des vérités éternelles qui dispenseraient du doute une fois pour toutes. Née de l’écart entre la pensée et le mouvant, la bêtise tue la nouveauté aussi sûrement que la routine tue l’amour. Comme une intelligence déçue qui faute de comprendre le monde en profondeur, choisit de l’expliquer in extenso, la bêtise est le bacille humain qui fige le mouvement, transforme l’idée neuve en idée reçue, l’aphorisme en proverbe ou l’esprit critique en bon sentiment. 

Pour évoquer la bêtise dans l'oeuvre de Gilles Deleuze, Raphaël Enthoven s'entretient avec le philosophe François Zourabichvili (1965-2006).

Les professeurs savent bien qu'il est rare de rencontrer dans les devoirs, sauf dans les exercices où il faut traduire proposition par proposition, ou bien produire un résultat fixe, des erreurs ou quelque chose de faux, mais des non-sens, des remarques sans intérêt ni importance, des banalités prises pour remarquables, des confusions de points ordinaires avec des points singuliers, des problèmes mal posés ou détournés de leur sens. Tel est le pire et le plus fréquent pourtant gros de menace, notre sort à tous.        
Gilles Deleuze, Différence et répétition, 1968

Textes lus par Anne Brissier et Georges Claisse

Le Journal des Nouveaux Chemins

Adèle Van Reeth s'entretient avec Barbara de Negroni de son ouvrage Rêver (Rue de l'Echiquier).  

Cette émission a été diffusée pour la première fois en 2004 dans le cadre de l'émission Les vendredis de la philosophie (réalisation Brigitte Bouvier).

Intervenants
  • Philosophe, Maître de conférences à l'université Paul Valéry de Montpellier
  • enseignante en Terminale et en Lettres supérieures au lycée La Bruyère à Versailles
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