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À gauche, Michel de Montaigne (1533-1592). À droite, Étienne de La Boétie (1530-1563).
Épisode 3 :

L'amitié

50 min
À retrouver dans l'émission

André Comte-Sponville nous éclaire sur les conceptions de l'amitié de Montaigne et de son compagnon La Boétie, ainsi que sur leur amitié même.

À gauche, Michel de Montaigne (1533-1592). À droite, Étienne de La Boétie (1530-1563).
À gauche, Michel de Montaigne (1533-1592). À droite, Étienne de La Boétie (1530-1563).

La conception montaignienne de l'amitié

Selon Montaigne, l'amitié relève de l'élection : on choisit ses amis, contrairement à ses frères, ses parents ou ses enfants. C'est d'ailleurs ce qui donne à l’amitié son poids le plus grand, comparé à la contingence des liens familiaux. Et en même temps, on ne "décide" pas de devenir amis, c'est une forme de fatalité : l'amitié est à ce titre une passion. Le philosophe André Comte-Sponville résume dans cette émission ce double statut de l'amitié qui fait toute sa force :

L'amitié est spontanée et irrésistible comme la passion, et en même temps volontaire et active comme la vertu. L'amitié, c'est le devenir vertu et le devenir acte de la passion d'aimer.

Une autre singularité de l'amitié est qu'elle implique une générosité absolue, sans calcul de l'intérêt que l'on pourrait trouver à donner. Si bien que l'on assiste dans l'amitié à une inversion des termes : c'est en donnant qu'on s’enrichit, et c'est en recevant que l'on devient débiteur. Un paradoxe que souligne ici André Comte-Sponville :

Le paradoxe de l’amitié est que c'est un sentiment forcément partagé. Je  peux être amoureux de quelqu'un qui n'est pas amoureux de moi, mais je ne peux pas être l'ami de quelqu'un qui n'est pas mon ami. Il n'y a amitié que s'il y a amour réciproque. 

Montaigne revendique ainsi une conception extrêmement élevée de l'amitié, qui lui est inspirée par celle qu'il éprouvait lui-même pour son ami Étienne de La Boétie.

Montaigne et La Boétie, une amitié infaillible

La Boétie a lui-même écrit sur l'amitié, dans le Discours sur la servitude volontaire :

L'amitié, c'est un nom sacré, une chose sainte. Elle ne peut exister qu'entre gens de bien. Elle naît d'une mutuelle estime, et s’entretient non pas tant par les bienfaits que par bonne vie et mœurs. Ce qui rend un ami assuré de l'autre, c'est la connaissance de son intégrité. Il a pour garants son bon naturel, sa foi, sa constance. Il ne peut y avoir d'amitié où se trouvent la cruauté, la déloyauté et l’injustice. Entre méchants, lorsqu'ils s’assemblent, c'est un complot, et non une société. Il ne s'entretiennent pas, mais s'entre-craignent. Ils ne sont pas amis, mais complices.

C'était le grand ami de Montaigne. Leur rencontre se fait alors qu'ils ont respectivement 28 et 25 ans, et c'est un véritable coup de foudre : Montaigne parle d'ailleurs à ce sujet de destin. En effet, il ne peut expliquer la raison du lien qui l'unit si étroitement à La Boétie, et se résout à une forme de fatalisme, symbolisée par sa célèbre phrase "Parce que c'était lui, parce que c'était moi" :

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont que des relations familières nouées par quelque circonstance ou quelque utilité, par le moyen de laquelle nos âmes se tiennent unies. Dans l'amitié dont je parle, elles s'unissent et se fondent l'une dans l'autre dans une union si totale qu'elles effacent la couture qui les a jointes et ne la retrouvent plus. Si l'on me demande avec insistance de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne peut s'exprimer qu'en répondant "Parce que c'était lui, parce que c'était moi".

Les deux amis se sont aimés d'un amour sans faille, jusqu'à la mort de La Boétie, en 1563. Cet événement constitue le moment le plus dramatique de la vie de Montaigne. Il évoque dans les Essais le souvenir tendre et douloureux de cet ami qui lui était si cher :

Si je compare la vie tout entière aux quatre années pendant lesquelles il m'a été donné de jouir de la douce compagnie et société de cette personnalité, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuit obscure et pénible. Depuis le jour où je l'ai perdu, je ne fais que traîner languissant, et les plaisirs mêmes qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler, redoublent le regret de ma perte : il me semble que je lui dérobe sa part.

Il est d'ailleurs fort probable que Montaigne se soit mis à écrire les Essais justement pour combler le manque causé par la mort de la Boétie : son ouvrage constituerait un dialogue à une voix qu'il prolongerait avec La Boétie. Le philosophe André Comte-Sponville le qualifie ainsi de "veuvage" :

La perte est irréparable, mais il faut aimer la vie quand même. C'est à cela que sert l'écriture des Essais.

Par Raphaël Enthoven. Réalisé par Cédric Aussir. Prise de son : Jacques Vinson. 

Extraits lus :

  • La Boétie, Discours sur la servitude volontaire
  • Montaigne, Essais, Livre I, Chapitre XXVIII (par Michel Piccoli)

Musiques :

  • He was a friend of mine, Bob Dylan
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