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Esther Duflo et le Poverty Action Lab ont notamment mené des études aléatoires sur l'impact du micro-crédit

L'économie politique en voie de refondation

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Le prix Nobel attribué cette année à Esther Duflo, Abhijit Banerjee et Michael Kremer pour leurs études sur la pauvreté est une reconnaissance pour l'économie du développement. C'est aussi le signe d'une pensée économique en recherche d'un nouveau souffle plus expérimental ; et plus subversif ?

Esther Duflo et le Poverty Action Lab ont notamment mené des études aléatoires sur l'impact du micro-crédit
Esther Duflo et le Poverty Action Lab ont notamment mené des études aléatoires sur l'impact du micro-crédit Crédits : Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab (j-PAL)

Elle est citée par Le Monde comme l'une de ceux qui font « l'incroyable succès des économistes français » aux Etats-Unis mais le Prix Nobel collectif reçu par la française Esther Duflo et deux de ses collègues américains dépasse les gloires nationales : c'est d'abord une reconnaissance pour les études sur la pauvreté, domaine de nouveau prisé par les études économiques depuis une vingtaine d'année. 

La pauvreté, vieux thème en creux de l'économie classique, replacée au centre des débats par le marxisme, et peu à peu devenu l'objet des politiques d'aide au développement internationales, attire désormais une nouvelle génération de chercheurs. Les pionnier étaient les économistes indien Amartya Sen théoricien des « capabilities » et le bangladais Mohammad Yunus, inventeur du Micro Crédit, deux Prix Nobel également… 

La pauvreté a aussi sa définition économique institutionnelle : ses critères, et ses réponses éprouvées... 

L'ONU a des critères multiples pour établir ses programmes d'aide au développement et de lutte contre la pauvreté : éducation, accès aux calories, emploi... et bien sûr pouvoir financier : sont pauvres les personnes qui vivent avec moins d'1,90 $ par jour, environ 700 millions aujourd'hui. 

Or la plupart de ces programmes sont standardisés, critiquent Esther Duflo et ses collègues qui ambitionnent de Repenser la pauvreté, du nom du livre éponyme co-écrit avec Abhijit Banerjee. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France de la Chaire internationale « Savoir contre pauvreté , Esther Duflo entame : "La pauvreté n'est pas seulement une question de revenus, c'est aussi une question de manque d'éducation, de manque de santé, de manque de contrôle de sa propre destinée." 

« La meilleure façon de réduire la pauvreté » comme le dit la Banque du Suède qui remet le prix "Nobel", n'est pas forcément de l'éradiquer en appliquant un plan unique : il faut aussi l’extirper de sa cage théorique : « comme un vent d’air frais qui souffle sur la science économique » écrit JM Vittori ds les Echos... 

Coup de vent sur la théorie économique rationaliste et mathématique enseignée à l'époque 

Le journal Libération décrivait une Esther Duflo étudiante à l'ENS et déjà en pleine révolte épistémologique. Elle voulait imposer un changement de paradigme en restituant une dimension socio-psychologique à l'économie ; et un changement d'image de la pensée économique :

En 2017 elle s'en prenait dans la presse assez violemment à Milton Friedman qui se comportait comme « un physicien, observant les boules le mouvement des boules dans un jeu de billard d'un air détaché, et se gardant bien de toucher aux cannes ». Face aux arrogantes abstractions mathématiques des comportements, elle prône une démarche plus « humble » : Keynes « dentiste face à Friedman « physicien »... 

Nouvelle méthode de travail : le terrain et l'expérimentation 

Pour construire ses études, Esther Duflo s'inspire de la médecine. Plus qu’une métaphore, il s'agit pour elle d'un véritable modèle de recherches et de production des effets économiques :dans sa leçon inaugurale au Collège de France, E. Duflo ambitionne ainsi de proposer « Un modèle épidémiologique de l’innovation sociale ». 

A travers cette démarche, la politique publique est le « principe actif » à tester, de même que le serait une nouvelle molécule ; la diffusion de l'innovation le bienfait recherché... Comme le ferait un médecin chercheur, l'économiste met en place le protocole avec un "groupe de traitement" et un "groupe de contrôle" : d’où une des innovations majeures de ces programmes : la randomisation, le choix des sujets "testés" au hasard. Les expériences sont menées dans plusieurs pays récurrents comme le Kenya, Malawi, Maroc, et Inde particulièrement… 

Ainsi passer du « rôle d’évaluateur à celui de co-expérimentateur » : c'est la nouvelle mission de l'économiste, dit Duflo... qui cite Roosevelet « Above all try something [... ]. If it fails admit frankly and try another » 

L'expérimentation plutôt que la planification : une nouvelle économie politique ? 

La méthode expérimentale a ses critiques : ainsi l’économiste en chef de l’Agence Française pour le Développement Gaël Giraud qualifie les essais aléatoires d’« expériences très lourdes et coûteuses à mettre en place pour une utilité réduite »... 

L’aléatoire, plutôt que la généralisation : c'est précisément un des aspects défendu par ces économistes expérimentateurs (et aussi à un autre niveau l'économiste et prix Nobel Jean Tirole). C'est aussi un moyen de produire leurs propres statistiques, alors que les grands programmes de développement et études sur la pauvreté s'appuient sur une même base de donnée mondiale. 

De là découle aussi l’apport politique de la "méthode Duflo-Banerjee", plus largement des nouveaux économistes du développement : une préférence pour des politiques d'incitations, plutôt que des « distribution », thème qui revient aussi

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