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Image de synthèse figurant le projet de sculpture intitulée "Bouquet of tulips" du plasticien américain Jeff Koons

Le bouquet empoisonné de Jeff Koons

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Le plasticien américain décidé "d'offrir" une sculpture à la ville de Paris pour commémorer les victimes des attentats terroristes. Un monument qui n'a, en réalité, rien d'un don mais participe plutôt d'une logique d'autopromotion et de capture de l'espace public par des intérêts privés.

Image de synthèse figurant le projet de sculpture intitulée "Bouquet of tulips" du plasticien américain Jeff Koons
Image de synthèse figurant le projet de sculpture intitulée "Bouquet of tulips" du plasticien américain Jeff Koons Crédits : JEFF KOONS/NOIRMONTARTPRODUCTION

12m de haut pour 35 tonnes de métal

De longues tiges multicolores, coiffées de corolles en acier inoxydable, brandies à la face du monde par une main géante : voici le projet qui suscite depuis deux ans pétitions et polémiques.

Il faut dire que l’œuvre fait près de 12m de haut, pèse 35 tonnes et devait s’ériger sur le parvis du Palais de Tokyo et du Musée d’art moderne de la ville de Paris. Une excroissance versicolore venant coloniser l’élégante colonnade en béton et calcaire qui relie les deux palais.

Mais outre son gigantisme, c’est la genèse même de cette œuvre qui pose question car cette sculpture monumentale, sobrement intitulée Bouquet of tulips, était en réalité présentée comme un monument commémoratif à la mémoire des victimes du terrorisme. C’est en tout cas ce qu’a expliqué son créateur, le plasticien américain Jeff Koons, parlant, je cite, d’un “symbole de souvenir, d’optimisme et de rétablissement, afin de surmonter les terribles événements qui ont eu lieu à Paris”.

L’artiste parmi les plus côtés et les mieux vendus sur le marché de l’art contemporain, a donc décidé, dans sa grande mansuétude, de combler Paris de cette œuvre magistrale, pour exprimer son soutien et sa compassion à la ville endeuillée.

Un cadeau bien cher payé

Le problème c’est qu’il ne s'agit pas vraiment d’un don. Car le plasticien américain, millionnaire à ses heures, n’a en réalité décidé d’offrir à la ville de Paris et à ses habitants, que l’idée, le concept génial de cette main tendue vers l’humanité en souffrance. La réalisation, l’installation et l’entretien quant à eux, seront à la charge des bienheureux récipiendaires.

Et si les porteurs du projet s’écrient que pas un centime ne sera dépensé par le contribuable, puisque des riches mécènes se sont déjà portés volontaires pour financer l’érection du monument, il convient en réalité d’y regarder de plus près.

Car effectivement, cette production, estimée à 3 millions d’euros, est financée par un mécénat privé, mais ces généreux donateurs bénéficieront d'abattements fiscaux de 66% de leur contribution, soit une forme de subvention déguisée de la part de l'Etat. 

En outre, les travaux nécessaires pour accueillir une œuvre aussi imposante nécessiteraient des travaux colossaux pour assurer que les gigantesques tulipes ne s’effondrent pas sur les salles d’exposition du Palais de Tokyo.

Un emplacement controversé

Un emplacement qui a d’ailleurs suscité de très vives réactions. On peut effectivement se demander ce qu’une oeuvre, présentée comme un monument à la mémoire des victimes du terrorisme, vient faire devant deux institutions dévolues à l’art moderne et à la création contemporaine. 

Suite aux nombreuses critiques formulées à l’encontre de ce choix pour le moins étonnant, la mairie de Paris a ainsi proposé d’autres lieux d’exposition tels que les abords du Bataclan ou même le parc de la Villette. Sans succès. Suivant la toute-puissance de son désir, Jeff Koons a décrété que son oeuvre serait exposée dans le coeur de Paris ou ne serait pas. 

Une solution semble cependant avoir été trouvée. Cherchant à éviter un affront trop direct envers cet illustre bienfaiteur ainsi qu’un incident diplomatique avec les Etats-Unis, le nouvel adjoint à la culture de la mairie a fini par décider, il y a quelques jours, que l’oeuvre serait exposée dans les jardins jouxtant le Petit Palais. Un endroit bien plus discret donc.

Privatisation de l'espace public et autopromotion

Une forme de compromis médian surtout, qui peine toutefois à penser la violence symbolique de cette forme de privatisation de l’espace public, par la simple volonté d’un artiste, fut-il parmi les plus côtés de la planète.

C’est ce qu’ont exprimé un collectif de personnalités du monde artistique, dans une tribune consacrée à cette affaire, je cite : “créateur brillant et inventif dans les années 1980, Jeff Koons est depuis devenu l’emblème d’un art industriel, spectaculaire et spéculatif. Son atelier et ses marchands sont aujourd’hui des multinationales de l’hyperluxe, parmi d’autres.”

En réalité, exiger d’être exposé ad vitam eternam devant deux des institutions les plus prestigieuses de Paris, relevait d’un mécanisme d’autopromotion -entre publicité et placement de produit- un peu trop gros pour ne pas choquer.

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